Review

Les films de fantômes japonais font partie intégrante de la culture cinématographique de ce pays. Plusieurs chefs d’oeuvres sont arrivés jusqu’à nous comme Kwaïdan, l’Empire de la Passion ou les contes de la lune vague après la pluie. Mais grâce (ou à cause) d’Hideo Nakata et de son Ring en 1998, ils sont revenus en puissance sur le devant de la scène, contaminant tout le cinéma fantastique asiatique par les mêmes codes (peau blanche, gros yeux, cheveux noirs longs et gras…) et si Ring est un excellent film, on ne peut pas en dire autant de toutes les copies qui ont suivi.

Mais là où l’unique but de ce film était d’effrayer le spectateur ponctuellement, Kiyoshi Kurosawa tente une approche totalement différente et utilise les codes du film de fantôme pour raconter tout autre chose, et si Kaïro ne nous fait pas sursauter, la peur qu’il installe est toute autre…

Kurosawa aime les fantômes, ils hantent l’ensemble de son oeuvre, mais ce qu’il aime surtout c’est son pays et à chaque nouveau film il livre un triste constat de ce que devient peu à peu le Japon, un pays sans âme que la technologie détruit à petit feu, un pays où la communication entre les hommes est en train de disparaitre derrière un comportement social virtuel et donc illusoire.

Donc si il emprunte certains codes au cinéma de Nakata, ça serait plus du côté de Romero qu’il faudrait faire un rapprochement. D’ailleurs une réplique de Zombie est explicitement citée: « Quand il n’y a plus de place en enfer les morts reviennent sur terre ». Les fantômes de Kurosawa se doivent donc d’être vu non pas comme des outils horrifiques mais bien comme une métaphore d’un peuple qui se perd. Sont visés bien sur en premier lieu les fameux otakus, personnes qui vivent reclues chez eux, ne communiquant que par le net. Mais c’est la société japonaise au complet qui tend vers ce comportement et Kaïro constitue autant un constat qu’un cri d’alarme.

Il y a un sentiment de tristesse qui traverse tout le film, et au fur et à mesure que les gens disparaissent c’est le sentiment de solitude qui prédomine, solitude pour ceux qui restent mais aussi pour ceux qui partent, comme le dit l’un des fantômes.

Par sa mise en scène reconnaissable entre mille Kurosawa élabore ses plans de manière à toujours écraser ses personnages et les isoler. On notera d’ailleurs que les rares plans où les gens sont cadrés très proches en sont presque choquants! On retrouve aussi un parallèle avec les films de vampires car tous les contaminés ne s’aperçoivent pas tout de suite qu’ils le sont et èrrent quelques temps avec leurs proches. Ce thème se retrouve aussi avec les portes encadrées de rouge qui sont la représentation du passage d’un monde à l’autre comme le pont chez Murnau par exemple.

Et dans toute cette mélancolie et ce manque de vie, seul le personnage de Kawashima semble vivant, avec ses tenues très colorées (autre indice sur qui est déjà mort, les couleurs). C’est d’ailleurs le seul qui ne connaissait rien à internet, au départ…

La vision de la société japonaise par Kurosawa a de quoi faire froid dans le dos tant elle est pessimiste car elle va jusqu’au bout, la destruction totale par l’apocalypse (on a d’ailleurs des images de personnes en cendres qui font carrément penser à Hiroshima).

Film complètement métaphorique et qu’on ne peut pas trouver très simple d’accès pour qui s’arrêterait au premier degré, Kaïro est à la fois un film de fantômes efficace (superbe mise en scène des apparitions, toujours très inquiétantes, souvent carrément effrayantes) mais surtout une critique sociale très dérangeante car pour le réalisateur, il n’y a aucun espoir pour la société japonaise. Un film sublime d’une noirceur et d’un pessimisme absolues.



About the Author

Nicolas Gilli
A crée Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro et Tsui Hark.