Critique

Même si on a la preuve à chaque nouvelle comédie qui débarque qu’il est extrêmement difficile de faire rire, les comédiens ayant fait leur carrière dans l’humour se voient plus ou moins obligés à un moment donné de bénéficier d’une véritable reconnaissance en tant qu’acteurs. Et cela passe toujours par un rôle sérieux, que ce soit aux Etats-Unis comme en France ou partout dans le monde. Jim Carrey a eu The Truman Show et Eternal Sunshine of the Spotless Mind, Adam Sandler a eu Punch Drunk Love, Will Ferrell, L’Incroyable destin de Harold Crick. C’est au tour de Ben Stiller de prendre ses véritables galons d’acteur dramatique en tête d’affiche. En effet, il a déjà prouvé ce dont il était capable dans ce registre dans la Famille Tennenbaum de Wes Anderson, au milieu d’une pléiade d’acteurs. Et pour son grand film à lui, Ben Stiller se place sous les ordres de Noah Baumbach, à qui on doit les Berkman se Séparent au joli petit succès mais dont le film suivant, Margot at the Wedding, n’a pas eu droit aux honneurs d’une sortie française. Mais Noah Baumbach est surtout le scénariste du grand Wes Anderson sur la Vie Aquatique et Fantastic Mr. Fox, un type plutôt doué pour l’écriture donc. C’est donc sous les meilleurs hospices qu’est né Greenberg, un film aussi plaisant qu’inattendu.

Greenberg c’est l’histoire de Roger, un mec qui ne sait pas communiquer. Psychologiquement très fragile, il sort d’un séjour en hôpital et doit garder la maison de son frère parti au Vietnam pendant quelques temps. Mais c’est aussi l’histoire de Florence, l’assistante du frère, plus jeune que Roger mais toute aussi paumée dans sa vie. C’est d’ailleurs sur elle que s’ouvre le film, bien avant que n’apparaisse Ben Stiller à l’écran. À première vue, rien ne démarque Greenberg de tant d’autres productions US indépendantes. On y retrouve des personnages en pleine crise existentielle, des drames pesants, un ton décalé et une musique omniprésente. Mais il y a chez ce couple improbable quelque chose de terriblement humain et donc attachant. On s’identifie immédiatement au personnage de Florence, coincée dans son boulot « alimentaire » alors qu’elle rêve d’être chanteuse, et en même temps qu’elle on se projette dans celui de Roger, encore plus profondément névrosé.

Dans toute la première partie du film, on est littéralement sous le charme. Les débuts houleux d’une relation, une façon singulière de faire connaissance et de se rapprocher, quand on est deux écorchés par la vie rien n’est simple. D’autant plus que si Florence est à un tournant essentiel de sa vie d’adulte, Roger lui est carrément en pleine dépression de la quarantaine, après une crise affective douloureuse. Les deux sont en colère contre la vie, tout simplement car elle ne correspond pas à leurs attentes ou à leurs rêves. Le réalisateur réussit ce mélange extrêmement subtil entre drame et humour, qui fait qu’on s’attache à ces personnages autant qu’ils nous touchent en plein cœur. Car on rigole beaucoup devant les névroses de Roger, être lunaire qui refuse les rapports humains (mais les réapprend tout doucement), quand par exemple il laisse échapper sa colère toujours contenue dans des lettres incendiaires dès que quelque chose ne se passe pas à sa convenance. Ces passages résument à eux-seuls qui est Roger Greenberg, un incompris fermé sur lui-même et qui semble en vouloir au monde entier mais refuse de le montrer, préférant se cacher derrière le masque du gars cool qui se fout de tout et ne veut rien faire.

Dans sa seconde partie le film change de ton. Bien plus grave, légèrement moins drôle, c’est la prise de conscience de Roger sur ses décisions passées et leurs répercutions aujourd’hui. L’ambiance est à la dépression totale. On sourit plus qu’on ne rit mais surtout on se demande où tout cela nous emmène. Roger qui cherchait à fuir l’humiliation (en se protégeant du monde extérieur) s’en prend plein la tête, le couple est incapable de se construire à coups de je t’aime moi non plus, la relation amoureuse passe d’ailleurs au second plan, bref on se retrouve en pleine errance cinématographique sans but précis. Mais heureusement le dernier acte vient rectifier le tir, c’est là qu’éclate le grand talent de Noah Baumbach, l’écriture. Les personnages sont finement écrits, chose nécessaire pour illustrer la complexité de leurs caractères et leur relation. Pour ce qui est de la mise en scène, rien de bien original, c’est assez posé et juste.

Mais la grande question porte sur Ben Stiller bien sur, que vaut-il dans ce rôle? Et bien il est bluffant. D’autant plus que toute la seconde partie du film repose en grande partie sur ses seules épaules. Il nous fait rire à froid, sans être prolixe, par des regards aussi sincères que semblant venir d’ailleurs. Vraiment, il est grand dans ce personnage, il est Roger plus qu’il ne l’interprète. En face de lui, mention très bien pour Greta Gerwig, très attachante du début à la fin, tout comme Rhys Ifans, encore une fois excellent dans le rôle du type lui aussi en crise mais qui ne veut surtout pas baisser les bras. Greenberg fait partie de ces quelques petits films pas forcément attendus, pas forcément inoubliables, mais qui nous réjouissent par cette subtile addition de talents. De grands acteurs, un excellent scénario, un réalisateur discret, on est pas encore au niveau de Wes Anderson ou Alexander Payne mais on s’en approche. Un petit moment de bonheur qui nous touche.



À propos de l'auteur

Nicolas Gilli
A crée Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro et Tsui Hark.