Review

N’étant pas vraiment familier avec le cinéma d’Ishii, j’attaque avec un de ses films sans doute les plus accessibles (avec le culte Electric Dragon 80.000 V), prenant la forme d’un chambara new age. Mais venant d’un artiste réputé comme appartenant à la mouvance punk, il est clair qu’on ne se retrouve pas face à un film de sabre japonais conventionnel. Il faut d’ailleurs éviter à tout prix la version internationale du film, réduite de près de 45 minutes, au risque de n’y voir qu’un actioner maladroit expurgé de toute scène contemplative et de passer complètement à côté de ce monument. Car c’est bien de ça qu’il s’agit… Gojoe est un très grand film, une longue fresque de presque 2h20 qui réinvente l’une des grandes légendes japonaises, ici celle de Benkei et Yoshitsune, un moine guerrier et le descendant des Genji, unis contre les Heike… une très vieille légende qui a souffert de tellement d’interprétations que la vérité est aujourd’hui oubliée. Mais Ishii vient là révolutionner complètement l’histoire!

Ce qui l’intéresse c’est leur rencontre, la petite histoire dans la grande, le chemin de deux hommes hors du commun qu’à priori tout oppose, mais qui sont comme liés par ce destin commun. Ryu Daisuke, un des acteurs principaux de Ran et Kagemusha d’Akira Kurosawa, prête ses traits à Benkei, ici un ancien guerrier et bandit sanguinaire, capable de tuer femmes et enfants mais devenu moine depuis 7 ans. Son nemesis, Yoshitsune Genji, ici encore sous le nom de Shanao, est interprété par celui devenu aujourd’hui un incontournable de la scène asiatique, Asano Tadanobu (vu entre autres dans Ichi the killer, Vagues Invisibles, Tabou, Zatoichi et tant d’autres merveilles…), son visage doux et presque androgyne collant à merveille à son rôle de démon.

Gojoe est très long, très lent, prend le temps de définir tous les personnages avec le plus grand soin, de s’attarder sur leur environnement. Sogo Ishii impose une mise en scène très posée et contemplative pour illustrer un propos flirtant avec la philosophie et la religion mais qui laisse éclater une rage incroyable lors des scènes de combat. A priori ce genre de scènes d’action n’est pas vraiment ce qu’il maîtrise le plus car les chorégraphies sont très loin de ce qu’on peut voir dans d’autres chambaras, et pour palier à ce défaut il filme le tout caméra à l’épaule, à l’énergie, y ajoute un montage ultra cut qui rend ces scènes limite illisibles…

Mais ces combats finalement obligatoires étant donné le genre qui est revisité ne sont heureusement pas l’attrait principal. Non, le propos d’Ichii est profondément révolutionnaire, masqué derrière l’apparence classique du film en costumes. En y regardant de plus près il signe un film profondément anarchique, déboulonne un après l’autre l’ensemble des codes du genre en y ajoutant des éléments fantastiques (la bataille de sorciers, les esprits…) et y colle les principes fondamentaux de la pensée punk! Quand on lance le film, qu’on s’attend à une relecture lointaine du mythe de la bête du Gévaudan (les attaques nocturnes d’une créature invisible) et qu’on se retrouve en face de ça, on comprend bien que Gojoe n’est défintivement pas un film comme les autres…

Un chambara punk… un film qui refuse catégoriquement les habitudes établies (peu de combats) et qui en son sein contient un propos plutôt virulent envers les institutions politiques et religieuses. Ainsi on n’est pas surpris de voir autant de moines assassinés, de statues de Boudha coupées en deux et souillées par le sang des religieux… Rien que le personnage central, Benkei, est un pied de nez à ces croyances! Pour le côté politique on le sent tout le long avec les manipulations mais c’est dans la révélation finale que cela prend tout son sens. Pour en saisir la puissance il faut connaitre un peu l’histoire de base mais en gros le message est que cette fameuse légende, cette révolution politique, est basée sur un énorme mensonge…

Gojoe est donc un film complexe, profond, pas forcément très accessible de part son rythme et son propos qui contient différents niveaux de lecture, qui bénéficie d’une mise en scène souvent inspirée, originale bien que faiblissant lors des combats. Mais cela n’empêche pas une dernière partie dantesque, un duel très attendu qui ne déçoit pas. Sous ses apparences révérencieuses, c’est avant tout un majeur levé bien haut à la face des institutions, c’est l’oeuvre d’un révolutionnaire intelligent qui sait détourner les codes pour servir son propos…

Bref, un très beau film (la photo est somptueuse!), violent, stylé, avec des interprètes excellents, à ne surtout pas louper..



About the Author

Nicolas Gilli
A crée Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro et Tsui Hark.