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Boukhrief, un nom aux résonances différentes selon notre génération. Pour certains, il s’agit d’un des fondateurs (avec Christophe Gans) du mythique magazine Starfix apparu dans les années 80, pour les autres c’est le type qui a réussi un pari un peu fou en signant en France une sorte de Taxi Driver Revisited avec le Convoyeur, un polar social très haut de gamme à la construction assez originale pour le genre. Puis il y a eu la confirmation Cortex, puzzle à la Agatha Christie retors et plutôt fascinant dans son genre. Dès lors nous étions en droit d’en attendre beaucoup de ces Gardiens de l’Ordre, nouvelle incursion dans le cinéma de genre par un cinéphile à tendance cinéphage avec un casting plutôt étonnant au premier abord et un pitch relativement convenu (du moins déjà vu). Premier constat qui sonne comme une évidence, Nicolas Boukhrief maitrise avec une facilité déconcertante les codes du polar. On le savait déjà mais ici il atteint le sublime. Ensuite, et comme sur ses travaux précédents, il pervertit à nouveau ces codes pour finalement raconter autre chose. Ainsi on comprend mieux pourquoi le récit parait si banal, c’est au second niveau de lecture qu’il se révèle vraiment intéressant! Ce processus a deux avantages, proposer une réflexion profonde pour qui gratte un peu le vernis et contenter également ceux qui étaient simplement venus voir un polar. Car très franchement, niveau polar pur, il n’est pas certain qu’on fasse mieux en France, Gardiens de l’Ordre transpire l’amour du genre, Boukhrief étale sa culture et ses références en emballant le tout avec une classe admirable.

Le récit en lui-même parait assez banal: l’apparition d’une nouvelle drogue qui décuple l’agressivité, une intervention policière qui tourne mal, une immersion dans le milieu des narcotiques en guise d’enquête, c’est presque du déjà vu. Sauf que derrière cette trame relativement classique se cache un véritable film de « personnages » serait-on tenté de dire. Deux écorchés par la vie, lui se trimballe un passé trouble de flic violent venu de la côte d’azur, elle est incapable d’assumer sa féminité et se cache derrière un uniforme. Ils jouent les bons flics tous les jours, et endossent un nouveau rôle pour sauver ce qu’il leur reste d’honneur mais également car ils se cherchent et ne savent plus qui ils sont. Des policiers borderline en pleine quête identitaire en fait, quête qui naitra d’une situation assez terrible, celle de se faire broyer par un système qui préfère sacrifier des pions plutôt que d’affronter la réalité et les conséquences qui vont avec.

Il y a dans Gardiens de l’Ordre un message social très fort, carrément éloigné des clichés habituels. Ici pas de banlieues, de jeunes à casquettes ou de rap, les voyous se cachent dans toutes les catégories sociales et ce sont les plus hautes qui sont visées ici. Secrets, non-dits, corruption des hautes administrations, business sale de la petite bourgeoisie, Boukhrief égratigne un peu tout le monde sans retenue. Mais là où il est très juste c’est dans son analyse de la police. On en a vu à l’écran des flics qui dépassaient plus que de raison la fameuse ligne jaune, mais ils étaient rarement idéalistes au départ. Ici, l’institution « irréprochable » nous est montrée suivant un schéma terrifiant à travers le personnage incarné par Cécile De France. C’est elle, défendant vaillamment des valeurs qu’elle idéalise, qui refuse au départ de piquer une vulgaire barre chocolatée sur une scène de cambriolage. Mais une fois prise dans l’engrenage d’un système qui cherche à les faire taire puis à les sacrifier sur la place publique, elle se révèle la plus froide pour accomplir des actes interdits à des policiers. Le contraste est assez effrayant, les modèles deviennent des héros vengeurs sans morale, et ça fait mal.

Alternant réalisme et esthétisation extrême, le réalisateur nous livre une fois de plus un film visuellement fascinant. À la frontière entre le ton froid et sec du polar 70′s et l’approche plus mélancolique de Michael Mann (une scène sur un balcon rappelle particulièrement Heat), Gardiens de l’Ordre flatte en permanence la rétine! Bercé par une musique qui va de la techno assourdissante au trip-hop en passant par de longues notes aussi aiguës que surréalistes, le film distille une ambiance urbaine complètement déshumanisée renforcée par la mise en scène de Nicolas Boukhrief qui construit des cadres au millimètres en retrouvant cet aspect extrêmement froid qui caractérisait déjà le Convoyeur. Dans l’idée on ressent pleinement l’influence même inconsciente qu’a pu avoir le cinéma de Melville sur le bonhomme, tant on en retrouve les traces indélébiles.

Au milieu d’un casting de gueules propres au polar (et c’est bon de voir qu’il y a des acteurs avec ce physique en France!), les têtes d’affiches surprennent. Cécile De France, impeccable dans ce genre de rôle sur la brèche, ne fait que confirmer son immense talent trop souvent inexploité chez les autres, mais du côté des personnages masculins c’est la surprise. Fred Testot tout d’abord, qui après avoir essayé toutes les coupes de cheveux possibles dans le médiocre Siffleur trouve enfin un beau rôle de composition. S’il n’est pas encore complètement à l’aise, ce personnage de flic violent et presque incontrôlable lui va comme un gant et laisse de beaux espoirs pour l’avenir. Ensuite Julien Boisselier, lui aussi à contre emploi, s’impose comme la vraie bonne idée de ce cast. Le décalage entre son physique, sa diction et l’ordure qu’il campe est excellent, Boukhrief a compris que cet acteur avait quelque chose de naturel pour jouer les bad guys, c’est gagné.

Gardiens de l’ordre est un faux film de genre qui se positionne facilement dans ce qui se fait de mieux en France. Construit avec précision, mis en images de la plus belle des façons, servi par un casting tout simplement excellent, il est difficile de lui reprocher quelques chose. Surtout qu’il ne trahit jamais le genre, jusque dans ses excès graphiques et narratifs. Mais il manque quelque chose pour en faire une vraie réussite. On se sent presque exclu du film, on ne ressent pas la moindre empathie pour les personnages, pour une raison toute simple: il lui manque une âme. Le film est froid, beaucoup trop, et même s’il est exécuté à la perfection ce manque se ressent cruellement et l’émotion se retrouve aux abonnés absents.



About the Author

Nicolas Gilli
A crée Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro et Tsui Hark.