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Alors qu’il fut une immense révélation dès la sortie de son premier film, No Man’s Land, justement récompensé un peu partout (à Cannes et aux Oscars, la classe!), le réalisateur bosnien s’est fait relativement discret depuis quasiment 10 ans, sortant de l’ombre en 2005 pour présenter l’Enfer écrit par Krzysztof Kieslowski et accueilli plus que froidement par la critique. Et c’est une nouvelle fois avec un sujet proche de la guerre qu’il revient enfin sur les écrans, un sujet qu’il connait bien pour avoir tourné des documentaires au front pendant la guerre de Bosnie. Mais cette fois il aborde le problème avec un angle différent, sans doute plus proche de lui car il s’intéresse aux journalistes reporters de guerre. Du brutal Salvador d’Oliver Stone au clinquant Spy Game de Tony Scott, le sujet a déjà été traité mais rarement de manière aussi sincère et lucide sur ces hommes insaisissables, soldats sans armes et sans patrie qui se retrouvent souvent parmi les victimes et qui eux aussi souffrent terriblement à leur retour dans le monde réel. Il fallait bien le regard d’un homme ayant connu la guerre pour rendre tout cela crédible, comme ce fut le cas pour le film de Stone. Par contre on va devoir pousser un nouveau coup de gueule contre le distributeur car là ce n’est plus possible! Pourquoi diable changer un titre aussi simple et évocateur que Triage (et qui ne nécessite pas de traduction française), carrément logique quand on voit le film, par un autre titre en anglais bien plus pompeux? C’est agaçant comme méthode! Mais quoi qu’il en soit, cela n’altère en rien les grandes qualités de ce film ambitieux et porté par un acteur une fois de plus au sommet de son art.

Cette fois Tanovic adapte lui-même la nouvelle éponyme de Scott Anderson traitant du retour en Irlande d’un reporter de guerre en mission au Kurdistan. L’occasion pour lui de nous démontrer les ravages de la guerre sur le mental d’un homme qui semblait pourtant fort. Alors on pourra toujours dire que son message « la guerre c’est mal et ça laisse des traces » n’a rien d’original, ce qui est vrai, sauf que lorsque le propos est bien traité il est toujours aussi efficace et même bouleversant. Le réalisateur construit son film sur un schéma classique en deux parties avec dans la première les évènements survenus en zone de guerre et dans la seconde, la plus importante, le retour au pays et l’évolution du trauma. Il laisse volontairement un trou narratif entre les deux, vide essentiel qu’il comblera au fur et à mesure au moyen de divers flashbacks plutôt bien intégrés à la trame principale et qui dévoileront doucement les véritables raisons de son retour seul et en sale état physique et psychologique.

Deux parties pour deux thèmes majeurs. Tout d’abord bien entendu l’illustration de ce métier pas comme les autres qu’est celui de reporter de guerre. Avec l’opposition intelligente entre Mark et David. Le premier, malgré une femme aimante (et compréhensive) au pays ne se sent vivre qu’en mission dans des pays en guerre, alors que le second en passe de devenir père a clairement perdu cette flamme de l’adrénaline et ne souhaite plus s’éloigner de sa famille. C’est au nom de leur vieille amitié qu’il accompagne Mark au Kurdistan, une dernière fois. Tanovic nous montre parfaitement cette énergie qui pousse un reporter à risquer sa vie pour une image, cette sorte de fascination pour le morbide et la tragédie, et ce recul émotionnel aussi nécessaire pour eux qu’incompréhensible pour nous. C’est dans cette partie que le titre original du film prend tout son sens, le triage étant un lieu de soins d’urgence où l’acharnement thérapeutique n’a pas cours et où l’euthanasie se pratique à l’arme de poing. Les scènes sont parfois très dures et on se prend à espérer voir des étiquettes d’une certaine couleur plutôt que d’une autre. La seconde partie quant à elle se concentre sur le retour de Mark et le sujet principal devient les conséquences de la guerre sur la personne qui y a vécu un drame.

Le drame en question, poignant, ne sera dévoilé qu’en guise de conclusion dans un ultime flashback. À vrai dire il ne constitue pas véritablement une surprise, tout du moins pas totalement si ce n’est une révélation essentielle sur le personnage de Mark. C’est ce dernier qui se trouve au centre du récit, alors que l’ombre de David plane tout le long du film. Mark n’est plus qu’un fantôme à son retour, comme si seul son corps était rentré au pays sans son âme restée à la guerre. Des blessures physiques en écho à celles, bien plus profondes, qui affectent son esprit, l’ont changé à jamais et c’est sa lente convalescence, son retour dans le monde des vivants, qu’on va suivre. Aux chocs psychologiques se mêlent les thématiques du deuil et de la culpabilité, tous traités avec intelligence. Visuellement Tanovic n’en fait jamais des tonnes, cherchant en permanence à donner un aspect naturel à son image. Il ne cède dons pas à la désaturation des couleurs des scènes de guerre, ce qui finalement accentue le réalisme de l’entreprise. Bien entendu il accorde sa mise en scène selon le lieu de l’action, posée à Dublin et portée par l’urgence au Kurdistan ou dans les autres pays en guerre apparaissant dans les flashbacks.

Le récit devient secondaire et le film s’avère être un vrai film de personnages, un portrait sans fard d’un homme complètement brisé. Il fallait de grands acteurs, Tanovic a fait les bons choix. L’ensemble des personnages « secondaires » sont tous travaillés et crédibles, de Paz Vega (quelle grande actrice!) à Branko Djuric en passant par Kelly Reilly. Mais la distribution est dominée par deux monstres. Colin Farrell tout d’abord, qui une fois de plus livre une performance criante de réalisme. Son éternel regard triste trouve là une résonance magnifique dans cet homme détruit de l’intérieur. Mais à ses côtés, et c’est la grosse surprise du casting, on trouve un immense Christopher Lee qui après des apparitions relativement brèves dans diverses productions hérite enfin d’un rôle à la mesure de son talent. Sa présence magnétique et sa voix surpuissante en imposent immédiatement, chapeau! Film tragique par excellence, porté par de grands acteurs, Eyes of War signe le véritable retour de Danis Tanovic au grand cinéma. On pourra lui reprocher un rythme qui faiblit parfois plus que de raison, mais dans l’ensemble c’est un très beau film sur un sujet grave, traité avec intelligence et maitrise du sujet en question.



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Nicolas Gilli
A crée Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro et Tsui Hark.