Review
Déjà auréolé d’une prestigieuse Caméra d’Or en 2003 pour le brillantissime Reconstruction, le réalisateur danois, symbole de la nouvelle génération post-dogme était cette année de retour sur la croisette en compétition à la Quinzaine des Réalisateurs avec son nouveau bébé au titre acide. « Tout va bien se passer », cette phrase en apparence si anodine n’est étrangement prononcée que quand tout va mal, au cinéma comme dans la vie de tous les jours. Avec son affiche directement inspirée de celle de Sueurs Froides d’Alfred Hitchcock, Christoffer Boe annonce la couleur, son film sera un véritable thriller paranoïaque. Ainsi pendant 1h30 il va déployer un scénario manipulateur en hommage non seulement au maître anglais mais également à la fameuse trilogie de la paranoïa d’Alan J. Pakula dans les années 70, à savoir Klute, À Cause d’un Assassinat et Les Hommes du Président. Le premier soucis en accumulant autant de références est de tomber dans le déjà vu, et Everything Will Be Fine en souffre, il ne surprendra pas grand monde. Mais heureusement il ne fonctionne pas exclusivement là-dessus. Il aborde avec talent un sujet souvent traité mais rarement comme il faut, la création artistique d’un réalisateur de cinéma, insère en parallèle une réflexion sur la guerre en Afghanistan, l’assaisonne avec des éléments abordant la paternité, l’amour contrarié et le deuil. Il en résulte un film pas forcément génial, pas inoubliable non plus, mais bourré de très belles choses.
L’introduction peut paraitre étrange, les crédits apparaissent alors qu’on se ballade au milieu d’une sorte de maquette pas encore finie, avec des personnages vides de toute expression. C’est pourtant une image essentielle. Ce décor c’est l’obsession de Jacob Falk, réalisateur de films en manque de matière qui se fait bouffer par l’oeuvre qu’il doit livrer à son producteur de plus en plus pressant. On pense bien sur à un récit assez proche pour ses bases de 8 1/2 de Fellini (mal remaké avec Nine) sauf qu’il s’en éloigne assez vite. À ce récit sur la création, ou la non-création se juxtapose rapidement une intrigue parallèle sur un soldat danois en mission en Afghanistan en possession de photo compromettante visant la violence de l’armée danoise envers les prisonniers. Si ce récit secondaire est plutôt intéressant, on est un peu perdu devant ce qui se passe à l’écran. D’autant plus que jacob se met rapidement à flipper quand se dessine une sorte de conspiration gouvernementale visant à récupérer ces photos.
Le soucis c’est quand même que ce schéma est archi connu! L’artiste vit un drame qui le broie de l’intérieur et affecte sa perception de la réalité, en même temps il s’en sert pour alimenter son oeuvre et tout ce mélange jusqu’à ce qu’on ne sache plus si ce qui est à l’écran provient de la réalité, du fantasme ou du film dans le film. Si Everything Will Be Fine avait été le premier film à aborder le sujet on le trouverait brillant, malheureusement ce n’est pas le cas, il s’agit d’une des figures les plus utilisées au cinéma pour illustrer la folie de l’artiste. Ainsi si on se laisse volontiers prendre au jeu, en grande partie par les qualités formelles et narratives du film, on ne se passionne pas pour autant. Et le final, aussi puissant et émouvant soit-il, loin du happy end du titre, tombe finalement un peu à plat tant on le voit arriver à des kilomètres. Il manque clairement quelque chose d’important pour démarquer ce film de ces ancêtres, même récents, et l’immense talent de metteur en scène déployé ici semble quelque peu vain au final.
Si au niveau du récit, le thriller paranoïaque reste efficace à défaut d’être traité de façon originale, il convient de noter le soin tout particulier apporté à l’image. Il semble que le Danemark a fait une croix définitive sur l’esthétique épurée du dogme, et c’est une très bonne chose. Everything Will Be Fine hérite d’une mise en scène classieuse et d’une photo comme seuls semblent savoir la faire les chef opérateurs du Nord de l’Europe. On pourra leur reprocher cette tendance à saturer à mort leurs couleurs mais il faut avouer que le résultat est splendide, le film baignant dans des tons jaunes/verts du plus bel effet. Alors certes utiliser des couleurs chaudes pour illustrer le Danemark ressemble à de la publicité mensongère mais le résultat vaut vraiment le coup d’oeil. Plus étonnant, on a droit à une utilisation assez intense des effets de lens flare. Si on a parfois un peu de mal à saisir l’intérêt d’éblouir artificiellement le spectateur, ça reste moins choquant que sur Star Trek par exemple.
Niveau casting on retrouve une valeur sure en tête d’affiche, Jens Albinus, qui s’était illustré dans le Direktør, le film expérimental de Lars Von Trier. Il est tout simplement excellent dans le rôle de ce type qui voit les fondations de sa vie s’écrouler sous ses pieds et qui lâche complètement prise, sombrant dans une forme de folie étrange. En face de lui, l’ensemble de la distribution fait des merveilles, tous jouant sur l’ambiguïté réel/imaginaire de leurs personnages dans un jeu parfois très troublant (tous ces regard d’un bleu perçant y sont pour beaucoup dans l’étrangeté des situations). Au final, on retiendra surtout d’Everything Will Be Fine un côté formel qui frôle la perfection, pour le reste on ne peut pas redire grand chose car ça reste efficace. Mais il est clair qu’il manque une grosse prise de risque pour se sortir du schéma habituel de thriller paranoïaque, en l’état si le film est objectivement bon, on l’oublie tout de même assez vite. Alors que les films de Pakula et Hitchcock cités plus haut ne quittent pas nos mémoires plusieurs décennies plus tard.








