Review

Pour son premier long métrage derrière la caméra, celle qu’on connaît surtout pour ses rôles chez François Ozon période trash (Regarde la mer et Sitcom, dans lequel elle jouait la fille SM en fauteuil roulant), mais qui a aussi participé à l’écriture de Sous le sable et 8 femmes, frappe très très fort avec un film où elle se dévoile complètement, et plus particulièrement les rapports particuliers qu’elle entretient avec son corps. En ce mettant elle-même en scène, ça frise le narcissisme mais le résultat est tellement différent, choquant, et nous amène longtemps après l’avoir vu à réfléchir sur notre propre vision de ce corps qui dans un sens nous appartient mais qu’il est finalement difficile de définir comme autre chose qu’une image… attention film choc!

Il est clair qu’il faut voir le film au-delà de l’aspect plutôt crade de l’automutilation et du cannibalisme pour apprécier le film. Dans le cas contraire on risque de passer un très mauvais moment car si le hors champ est beaucoup utilisé au début, il l’est de moins en moins et la réalisatrice ne nous épargne que peu de détails. Dans ma peau doit vraiment être vu comme une réflexion profonde sur le corps, ce qu’il représente pour chacun de nous et quelle est notre relation avec lui, cette « personne » qui nous représente et qui n’est finalement qu’une coquille pour notre « moi » réel si on veut… La distance entre Esther et son corps sera carrément montrée lors d’une scène de dîner mémorable qui commence de façon presque drôle et finit atrocement mal en nous mettant très mal à l’aise!

La distinction entre le personnage qui évolue dans un milieu urbain, qui a des préoccupations classiques de femme moderne (un petit ami aimant, une ambition professionnelle qui se réalise…) et son corps va se faire très vite, quand sa blessure importante à la jambe ne la dérangera pas pour danser et passer une bonne soirée avec ses amis. Et quand elle la découvre c’est comme si elle était absente quand l’accident a eu lieu car la douleur ne l’a jamais atteinte! Et au plus le film avance, au plus elle se sent étrangère de ce corps au plus elle va s’en rapprocher comme on se rapproche d’une personne… d’abord par des jeux enfantins qui passent par le regard et le toucher pour aller vers une relation amoureuse voir même sexuelle à partir du moment où elle entre dans ce corps par le biais d’objets, qu’elle embrasse ses plaies, etc…

Et au fur et à mesure qu’elle va plonger dans cette relation curieuse, elle va progressivement s’effacer de toute vie sociale. La personnification de ce corps qui est pourtant le sien va jusqu’à l’entraîner dans une chambre d’hôtel pour se mutiler comme si elle partait dans une aventure adultère, ses « jeux » vont très loin puisqu’elle va jusqu’à manger sa propre peau… et en conserver des morceaux comme pour en faire un deuil. Mais toutes ces scènes font suite à des crises qui se font de plus en plus présentes et incontrôlables, car elle ne se rend pas vraiment compte de ce qu’elle fait, c’est juste normal pour elle, quand elle a fini elle s’en détache complètement. Et lors d’un dernier acte particulièrement insupportable elle sombre car elle découvre le résultat d’une ultime nuit de mutilation à travers miroirs et clichés photographiques mais on comprend bien que son retour à la normalité et à ses ambitions sociales ne sera dès lors plus possible…

On a vu moins ambitieux comme premier film!! Marina de Van fait preuve d’une maîtrise et d’une maturité étonnantes tant sa mise en scène colle à la perfection au parcours de celle qu’elle interprète. Bien entendu elle est excellente dans le rôle, elle y a mis de ses propres démons c’est certain… Léa Drucker et Laurent Lucas jouent deux facettes de la réaction que n’importe qui pourrait avoir face à cette situation, le dégoût et l’explication pathologique et rationnelle d’un côté, la peur et l’incompréhension de l’autre, avec une jalousie grandissante à l’encontre de l’inconnu…

C’est brillant comme film, tout simplement. C’est fluide, sans effet de style, mais les images ont un impact durable sur le spectateur tant elles dérangent et tant elles parlent à notre inconscient. C’est souvent dégoutant mais ça nous pousse vers un questionnement pas si simple et passionnant.



About the Author

Nicolas Gilli
A crée Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro et Tsui Hark.