Critique

Il y en a eu dans l’histoire du cinéma des films qui dérangent, il y en a eu énormément, mais jamais sujet ne pose plus problème que la religion. Et en cela finalement le septième art rejoint notre réalité. On se souvient, même si on ne l’a pas vécu car le simple récit de ces évènement est effrayant, des cinémas projetant la Dernière Tentation du Christ de Scorsese, film brillantissime mais pas du tout de bon goût selon les cathos, en proie aux flammes des fanatiques… en bref toucher à la religion au cinéma, sauf si on ne s’écarte pas d’un millimètre de ce que raconte l’église, est souvent synonyme de sanction directe. Aucune idée des évènements qui ont accompagné la sortie en salles de Bad Lieutenant mais il a sans doute fait réfléchir pas mal de monde. Pas blasphématoire pour un sou malgré les apparences sulfureuses, il est une de ces œuvres rares, d’une puissance visuelle et réflective qui n’ont pas vraiment d’égal. Le film de Ferrara est un film qui balance une grosse gifle à tout spectateur normalement constitué car il le pose face à des démons perfides, ceux des paradis artificiels, ou comment cette fausse envolée vers les cieux n’est en fait qu’une descente aux enfers déguisée… Allier religion et drogue, il fallait oser, et pourtant la logique de ce récit hors du commun ne peut pas être remise en cause, à aucun moment. Bad Lieutenant fait partie des plus grands films de Ferrara, des plus grands rôles d’Harvey Keitel, et forcément des plus grands films jamais réalisés tout court. La cause? Une réunion de talents tous investis corps et âme dans un projet, et ça se sent du début à la fin…

Abel Ferrara est un provocateur, c’est un fait. Mais pas que, c’est un réalisateur qui a des choses à dire, un artiste torturé, meurtri dans sa chair par les excès, et qui est capable des plus grandes choses (Nos Funérailles… quel film!!). Et la religion fait partie des sujets qui le passionnent, il l’a encore montré il n’y a pas si longtemps avec l’excellent Mary qui proposait des réflexions très intéressantes sur le sujet, en plus du reste. Avec Bad Lieutenant, il est impossible de ne pas y voir un récit semi-autobiographique… Ferrara ne s’en est jamais caché, il en porte de toute façon les traces, les excès de la drogue ça le connait. Il en est de même pour la co-scénariste du film, le mannequin Zoë Lund, qui laissera sa vie dans des grammes de dope quelques années plus tard. Elle sera tellement impliquée sur ce film qu’elle y interprétera même un rôle inoubliable, celui de l’infirmière qui accompagne le lieutenant de police dans ses voyages hallucinés et lui fournit ses doses… Et puis il y a Harvey Keitel

Si l’acteur avait déjà tout prouvé chez Scorsese (entre autres), il atteint là les frontières du jeu d’acteur, poussant l’immersion vers des limites presque malsaines. Au moment du tournage en pleine reconstruction sentimentale, il va jusqu’à faire jouer sa nouvelle compagne et sa propre fille dans le film… Mais le pire, et c’est là qu’on peut rapprocher Bad Lieutenant d’un autre chef d’œuvre dont le tournage est aussi mythique que le film lui-même, Apocalypse Now, c’est que dans un soucis d’authenticité toutes les prises de drogue sont réelles!! Harvey Keitel ne joue pas le type stone, il l’est, et pas qu’un peu…

Avec le recul, et malgré le danger que cela peut représenter (l’air de rien il s’en balance des doses et pas que du léger: coke, héro, crack, cachetons… plus l’alcool), il semble qu’il n’y avait pas vraiment d’autre solution pour faire passer ce désastre à l’écran. Car Bad Lieutenant, dans sa première heure, est un véritable cauchemar. le lieutenant, dont on ne saura jamais le nom, sombre lentement mais surement à cause du jeu, de l’alcool, et de la drogue. Il devient un fantôme pour sa famille, n’a plus le moindre lien avec la réalité (voir comment il traite l’affaire dans l’épicerie!). C’est une vraie descente aux enfers à laquelle on assiste, de celles qui font mal à voir car on ne nous épargne rien de cet homme qui perd pied en même temps que la tête… Et contrairement par exemple à un film comme Requiem for a Dream, souvent cité comme LE film choc sur les ravages de la toxicomanie, on ne ressent pas le moindre raccourci artificiel. Tout simplement car Ferrara n’est pas à la recherche de l’effet choc mais de la sincérité des images.

Le filme st tourné dans l’urgence, caméra au poing, et ne se pose que lors des séquences de shoot. Séquences qui elles abandonnent les plans séquences en mouvement pour du plan fixe interminable qui vient inévitablement créer un véritable malaise chez le spectateur. Dans les scènes les plus mémorables, Keitel qui danse nu dans la position de la croix, sorte de pantin désarticulé et habité par autre chose… et on en vient au thème de la religion, omniprésent et qui s’élève dans la dernière partie. Agression et viol d’une nonne, visions du christ, pardon… Bad Lieutenant est un film qui parle avant toute chose de rédemption mais d’une façon bien cavalière puisque chez Ferrara la véritable rédemption passe par le passage obligé au fond du gouffre. L’homme ne serait capable de l’atteindre qu’en ayant tout perdu, absolument tout… c’est un propos courageux, et finement amené et défendu. Il n’y a qu’à voir cette scène en écho à l’ouverture du film, quand le lieutenant pardonne aux violeurs, et qui sonne également comme le souvenir de ce monologue de Zoë Lund… Jusqu’au-boutiste, noir comme la mort, sincère et froidement réaliste, porté par une musique inoubliable et mélancolique de Johnny Ace, Bad Lieutenant est une plongée extrême et éprouvante dans l’enfer de la drogue, et la plus belle illustration qui soit de l’idée d’une rédemption par l’anéantissement… Chef d’œuvre!



À propos de l'auteur

Nicolas Gilli
A crée Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro et Tsui Hark.