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Pas simple de faire un long métrage de cinéma sur la préhistoire. Le dernier à s’y être cassé les dents c’est le teuton Roland Emmerich avec sa bouse intergalactique 10.000 et sa bouillie d’images de synthèse. Et malgré tout ce que les (pré)historiens trouvent à lui redire en termes d’anachronismes et approximations, la Guerre du Feu de Jean-Jacques Annaud reste le seul et unique film à tenir la route, non seulement pour son relatif réalisme mais surtout car il reste du grand cinéma épique et réalisé avec talent. Cette fois c’est le respectable Jacques Malaterre qui s’y attaque, prolongeant assez logiquement son travail effectué sur les docu-fictions pour France Télévisions, à savoir la « trilogie » l’Odyssée de l’Espèce, Homo Sapiens et le Sacre de l’Homme. Pour l’occasion il adapte plutôt librement le roman Aô l’homme ancien de Marc Klapczynski et applique les règles du docu-fiction calibré pour la TV à une oeuvre de cinéma, commettant là une terrible erreur car le public n’est pas le même et le format non plus. Le résultat est sans appel et malgré un propos clairement passionnant – comment pourrait-il en être autrement? – il s’agit d’un film raté dans les grandes lignes et qui en l’état n’aurait jamais dû sortir au cinéma. Parfait pour la télévision, c’est une évidence, mais tellement maladroit dans sa narration qu’il en devient ennuyeux et perd énormément en réalisme dans une salle de cinéma. Et ce malgré des qualités claires et nettes, en particulier ce désir de refuser systématiquement, à de très rares exceptions près, le recours aux effets numériques. Déception.

Car tout, absolument tout, dans Ao le Dernier Néandertal, a été construit afin d’obtenir un résultat le plus réaliste possible. Tournage dans des décors naturels aux quatre coins de l’Europe, maquillages pour reproduire le faciès repoussant de l’homme de Néandertal, utilisation de vrais animaux, création d’un langage spécifique, un travail de titans qui se voit à l’écran et qui sert d’arrière plan solide à la fiction développée. Le récit en lui-même mélange les genres entre pure aventure, quête identitaire et histoire d’amour compliquée entre deux êtres très différents. Il en résulte un film relativement épique, souvent très beau et qui se veut vecteur de valeurs morales actuelles telles que l’acceptation de la différence ou les notions d’identité. Et tout cela à travers quelque chose de très romanesque pour coller aux exigences d’un film de cinéma. Et sur ce point c’est assez réussi car la quête d’Ao est véritablement intéressante, et sa relation avec Aki l’est encore plus. À ce sujet on assiste tout de même à la rencontre entre un homme de Néandertal et une homo sapiens qui parviennent même à procréer, affirmation scientifique encore considérée comme une hérésie il y a quelques mois. Jacques Malaterre cherche à créer le portrait d’un ancêtre doué d’intelligence et non d’une bête sauvage, il y parvient presque mais ses efforts sont anéantis par un choix de narration débile.

Pourquoi diable créer un langage de toutes pièces et travailler sur le langage corporel si c’est pour aboutir sur une narration en voix off qui vient tout ruiner? Manquant sans doute d’assurance concernant l’impact émotionnel de ses acteurs, le réalisateur nous raconte tout de façon pesante, tombant dans de la philosophie de comptoir alors qu’il aurait été bien plus simple et naturel de laisser ces personnages communiquer à leur façon, sans rien appuyer. Car c’est là le défaut majeur du film, à tel point qu’il élimine tout le reste! C’est quand même incroyable d’imposer par un effet de style lourdingue une telle distance avec les personnages et l’action, au point de rendre l’ensemble ennuyeux au possible quand ce n’est pas tout simplement imbuvable. Dès lors ce qui s’apparentait à une tentative d’oeuvre universelle pleine de potentiel devient l’échec cuisant d’un auteur qui n’a pas confiance en ses propres choix. On veut nous faire croire au pouvoir des émotions par des mots archaïques et un jeu de corps et regards mais il faut le souligner par un narrateur. Et bien on n’y croit tout simplement pas.

Pourtant Ao le Dernier Néandertal est bien mis en scène, de façon assez classique certes mais efficace, avec quelques mouvements de caméra majestueux, des acteurs clairement impliqués et véritablement talentueux, mais ça ne prend pas. Le comédien anglais Simon Paul Putton fait des merveilles sous les tonnes de maquillages et parvient à véhiculer de vraies émotions malgré son apparence, la belle Aruna Shields qui a récemment fait ses débuts à Bollywood y est également plus que convaincante, tout comme l’ensemble du casting d’ailleurs, mais leurs performance sont irrémédiablement remises en cause par cette satanée voix off qui n’est décidément pas du tout à sa place et enterre le film. Jacques Malaterre aurait mieux fait de se rappeler que Mel Gibson par exemple n’a pas eu besoin de recourir à un tel artifice pour donner du corps à ses deux derniers films en langues mortes… Tant d’efforts et de moyens déployés pour en arriver à ça, c’est vraiment dommage, car sous cette forme Ao le Dernier Néandertal est tout simplement une oeuvre télévisuelle de luxe, rien de plus. On préfère se revoir tranquillement RRRrrrr!!!, il avait au moins le mérite d’être très drôle.

À la vision de Ao le Dernier Néandertal, une seule évidence s’impose: la Guerre du Feu n’est pas prêt d’être détrôné! Le film de Jacques Malaterre ne manque pas de sérieux dans sa reconstruction d’un monde préhistorique, ni de fond dans cette quête matinée d’aventure et de romance, mais s’avère pourtant ratée. La frustration est de taille car on voit clairement les ambitions à l’écran mais le procédé de voix off française utilisé anéantit tous les efforts du réalisateur et des comédiens pour créer du réalisme et de l’authenticité. C’est dommage, le potentiel était là mais le traitement ne suit vraiment pas. Un film tout juste digne d’une diffusion TV un dimanche après-midi pluvieux.

Crédits Photos : @ UGC Distribution


About the Author

Nicolas Gilli
A crée Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro et Tsui Hark.