Review
Naked, Secrets et Mensonges, Vera Drake… Mike Leigh n’est pas vraiment ce qu’on appelle un débutant. Il représente avec Ken Loach toute une approche du cinéma britannique social, pas forcément attirant au premier abord mais souvent très juste. Multi-récompensé à Cannes, Venise ou aux BAFTA’s, il était de retour cette année sur la Croisette avec cette petite merveille qu’est Another Year qui sort seulement en cette fin d’année sur les écrans. Merveille oui mais encore une fois peu séduisante à la première approche car relativement austère et extrêmement éloigné des canons actuels du cinéma bruyant et épileptique. Pendant plus de deux heures qui risquent bien d’être fatales à ceux qui y seront hermétiques, Mike Leigh développe au rythme des saisons et autour de scènes de réunions et repas de famille une réflexion profonde sur le temps qui passe, les regrets de l’existence, et la vie au sens le plus large possible. Un film avec au centre la bouffe et l’alcool comme le fait si bien Hong Sang-Soo par exemple, utilisant ces moments privilégiés comme l’illustration idéale d’une mise à nue totale et sincère. Et sans avoir l’air de rien, il livre là un film tout simplement brillant, qui prend aux tripes comme rarement par sa simplicité toute apparente.
Autour du couple Tom et Gerri (véridique!), couple modèle de sexagénaires chez qui la flamme n’a semble-t-il jamais disparu, vont graviter pendant un peu plus de deux heures toute une galerie de personnages tous plus névrosés les uns que les autres. À un rythme des plus légers, Mike Leigh semble ne rien raconter, et c’est bizarrement de là que vient la toute puissance de son film. On est au cinéma, il n’y a aucun doute. Les lumières variantes, les personnages qui entrent dans le cadre quand il faut pour créer la dramaturgie, les champs-contrechamps. Mais pourtant jamais, ou presque, un film n’aura paru si ancré dans le réel. Mike Leigh parle de la vie dans ce qu’elle peut avoir de plus cruel, à un âge où les hommes et femmes vieillissent, où les amis et proches commencent à disparaître, où les uns portent un regard plein de regrets sur une existence passée quand d’autres s’essaient à penser à l’avenir. Il y a quelque chose de magnifique dans ces portraits tout en finesse, car peu importe le spectateur, son âge ou sa raison sociale, il y trouvera quelque part un écho à sa propre expérience.
C’est quelque chose d’assez fort tout de même! Réussir à parler à un aussi large public en n’utilisant quasiment que des personnages retraités ou sur le point de l’être. C’est tout simplement que l’air de rien, Mike Leigh n’aborde QUE des thématiques essentielles sans jamais en forcer le trait ou s’appesantir dessus. Le regret de ne pas avoir eu d’enfant, la peur de vieillir, de mourir, la maladie, la solitude, le deuil, la difficulté à garder solide son cercle d’amis, sa famille, les petits tracas de tous les jours… autant d’idées toutes bêtes énumérées ainsi mais qui dans Another Year prennent une dimension universelle fabuleuse. Même le couple central, à priori caricatural car trop heureux pour être vrai, entre dans ce schéma magistral d’un instantané de vie, comme un modèle ultime pour tous ceux qui gravitent autour et souffrent terriblement à observer une telle perfection. Avec cette simplicité, cette façon de n’avoir l’impression de ne rien dire et de simplement observer quelques caractères difficiles, Mike Leigh évite de très loin le prototype du film donneur de leçon. Au contraire, il déstabilise complètement le spectateur en ne le prenant jamais par la main, et le film est d’autant plus bouleversant, d’une tristesse infinie.
Sur la mise en scène on est devant quelque chose de très classique, peut-être un peu trop. Mais Mike Leigh fait sans doute le bon choix en adoptant cette posture. Ainsi rien ne vient parasiter le principal: les performances des acteurs. Car Another Year est typiquement un film d’acteurs, qui se repose essentiellement sur eux et leur sensibilité pour faire passer sa réflexion. Et sur ce point, tous sont exceptionnels, sans la moindre exception. Mais il y en a une qui trône au-dessus des autres. C’est Lesley Manville, dans le rôle de Mary. Parfois attendrissante, parfois détestable, parfois drôle, l’actrice qui signe ici sa neuvième collaboration avec Mike Leigh est juste bluffante de fragilité et n’a aucun mal à nous emporter dans sa longue chute, comme tous les autres ou presque dans ce morceau de vie rythmé par l’inarrêtable défilement des saisons. Tout un symbole.









Oui une merveille, comme quoi ça valait le coup de laisser l’année arriver à son terme.