Review
Fin d’un cycle pour Kitano, une trilogie sur la création artistique qui aura déstabilisé son public, en particulier à cause de Takeshis’, mise en abîme dépressive d’un réalisateur qui semblait n’avoir plus rien à nous offrir de neuf. Il continue sa réflexion en abordant un troisième aspect de sa personne après l’acteur et le réalisateur, celle de peintre. L’œuvre qui en résulte est forcément nombriliste mais fascinante tant le bonhomme est un artiste complexe, bien plus que ne le laisserait imaginer son statut d’amuseur public de la télévision japonaise. La bonne nouvelle c’est qu’avec Achille et la Tortue il abandonne le côté auto-destructeur de ses 2 précédents films, ce qui rend l’ensemble bien plus agréable, et il retrouve cet aspect poétique qu’il avait également abandonné. Mais ce n’est pas pour autant un film gai, et le titre est sans équivoque. En effet la métaphore utilisée est d’un pessimisme qui dépasse tout, car selon le paradoxe d’Achille et de la tortue par le philosophe grec Zénon, Achille a beau être le plus rapide, il ne rattrapera jamais la tortue partie avec 100 mètres d’avance. De la même manière, et malgré un certain talent inné (ou relevé comme tel) Machisu aura beau se dévouer corps et âme à son art il n’atteindra jamais la reconnaissance. Entre états d’âme du peintre refoulé et conte dramatique, Takeshi Kitano prouve une fois de plus qu’il n’a aucune raison de se sous-estimer, il est un artiste de génie et très peu peuvent se targuer de lui arriver à la cheville.

Le film prend la forme d’un faux biopic sur 3 étapes essentielles de la vie de Machisu, on le voit enfant, puis adolescent/jeune adulte, et enfin vers la cinquantaine. Et preuve que la mise en abîme est moins extrême sur ce film-là, Kitano n’apparait à l’écran que dans le dernier segment. Il brosse le portrait d’un artiste raté mais véritablement passionné. Une sorte d’autiste qui va consacrer sa vie entière à la peinture sans jamais vraiment se soucier de son entourage, sauf pour en profiter et les utiliser comme instruments pour son « œuvre ». C’est l’occasion pour le réalisateur d’aborder de nombreux thèmes dont le principal est bien entendu celui de la création artistique et la dévotion qui lui est nécessaire. Il va relativement loin dans sa réflexion car ce portrait d’artiste qu’il nous montre est celui d’un homme dont le processus créatif tend vers une forme de perfection morbide. Pour Machisu arrivé à maturité (personnelle, non artistique) la création devient synonyme de mise en danger, comme si pour l’état de transe nécessaire à sa peinture (du moins c’est ce dont il est convaincu) il devait frôler la mort.
Mais cela est traité sur un ton complètement décalé propre à Takeshi Kitano. A savoir celui de la tragi-comédie. Achille et la Tortue est un film devant lequel on rigole de bon cœur, en particulier devant toutes ces tentatives de faire de l’art de façon originale avec les autres étudiants, ou ces essais d’imitations de grands artistes. Mais avec une habileté assez incroyable, Kitano vient ponctuer tous les gags avec un drame qui survient sans qu’on s’y attende. C’est là qu’on retrouve l’immense talent de ce réalisateur, qui il y a quelques années faisait surgir une violence outrancière au milieu de scènes paisibles. Et avec ces ruptures de ton, il réussit à créer du malaise au milieu de la poésie, et même si on est habitué à son travail c’est toujours déstabilisant.

Ainsi le parcours de Machisu est ponctué d’un nombre de morts assez impressionnant, du coup on rit c’est vrai mais on rit jaune, se sentant parfois presque coupable de rire. D’autant plus que ces éléments dramatiques touchent plus le spectateur que le héros qui semble insensible à tout ça, qu’il soit couvé dans son enfance bourgeoise ou abandonné dans sa vie d’adulte en marge de la société japonaise. Il en résulte un portrait passionnant mais pathétique d’un homme incapable de se soucier de sa famille, un homme qui n’a aucun sens des valeurs (voir ce qu’il demande à sa fille, c’est très dur) et consacre son existence toute entière à la création artistique sans jamais parvenir à son but. Dans l’idée on pense bien sur à Hana-Bi dans lequel on trouvait déjà l’image du peintre, mais aussi à Dolls pour le traitement de cette forme d’amour de façon à la fois mélancolique et très cruelle.
Sur la forme il n’y a aucun doute on est chez Kitano. La perfection dans le choix des cadres, l’utilisation du hors-champ, le rythme très lent, les plans fixes. Mais on notera une certaine évolution avec plus de mouvements de caméra que par le passé, mais toujours de façon très posée. On peut regretter une chose, l’absence de Joe Hisaishi, car si la composition de Yuki Kajiura est très belle, à aucun moment il ne trouve la force émotionnelle du compositeur aujourd’hui attitré d’Hayao Miyazaki. Les acteurs sont formidables, Takeshi Kitano en tête bien sur, mais les deux acteurs qui l’incarnent plus jeune sont assez bluffants dans leurs attitudes. Lui est fidèle à lui-même, c’est à dire toujours aussi émouvant et expressif alors qu’il montre le contraire. On appréciera également le petit caméo de Susumu Terajima, l’habitué, en proxénète. Avec Achille et la Tortue Kitano semble tourner une page, celle de la psychanalyse. Il livre un film formidable sur le cheminement d’un artiste vers la création, un film très cruel, noir et pessimiste qu’une légère note d’espoir vient libérer, mais un très beau film, intense et émouvant.







[...] le retour du Kitano conteur sombre après une période introspective de Takeshis’ à Achille et la Tortue, et c’est l’évolution vers une oeuvre où il n’est plus au centre. À tel point [...]
@kitano: Merci bien
Merci pour cette critique, bien écrite et qui prouve que Takeshi a un public fidèle et de qualité.