Les Enfants de la Chance : Rencontre avec Malik Chibane

de le 28/11/2016
 
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Les Enfants de la chance sort mercredi 30 novembre 2016 au cinéma. Pour cette occasion, nous avons rencontré le réalisateur  Malik Chibane. 

 

Comment avez vous découvert Maurice Grosman ?

Manuel Munz mon producteur avait beaucoup apprécié un film en deux parties que j’ai réalisé pour France 3, Le Choix de Myriam avec Leïla Bekhti et Mehdi Nebbou. Le Choix de Myriam est un récit de 3h 20 qui  associe grande et petite histoire d’une famille algérienne dans les années soixante et soixante dix. Manuel Munz désirait retrouver mon style, pour restituer l’invraisemblable enfance de Maurice Grosman.

Et pourquoi avez-vous souhaité faire un film sur ce personnage ?

Tout d’abord j’ai toujours souhaité faire un film sur l’enfance, après plusieurs entretiens avec Maurice Grosman, j’ai trouvé le moyen de revisiter cette époque en dégageant une ligne de force autour de sa double identité : fils d’immigré polonais et titi Parisien. Il surmonte ces épreuves grâce à la camaraderie, à sa fantaisie, il pratique la résilience sans le savoir.

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Comment s’est passé le casting pour l’enfant qui l’incarne ? Aviez-vous une idée bien précise ?

Le casting a duré six mois, on a vu trois cent enfants avec la directrice de casting. J’en ai retenu une quinzaine. Après on a répété pendant 9 mercredis dans une configuration proche du dortoir du film (neuf lits dans une salle de danse). J’ai demandé à certains enfants de jouer plusieurs personnages. Les enfants se sont naturellement appropriés leurs rôles, ces rôles se sont nourris de leurs personnalités. Matéo s’est rapidement imposé pour être un Maurice convaincant.

Quelle est la plus grosse difficulté dans le fait de diriger des enfants ?

Pour être franc, diriger une bande d’enfants est une première pour moi et j’appréhendais, comme j’appréhendais leur fatigue. Un tournage est très éprouvant, je craignais aussi qu’ils ne puissent pas s’adapter aux contraintes techniques liées au cinéma, à la précision des plans, la rigidité du cadre. Faire un film avec des enfants, c’est forcément relever plusieurs challenges.

Les nombreuses répétitions m’ont permis d’instaurer une « grammaire commune », des codes (tant que je n’ai pas dit couper, on joue même s’il se produit un incident, une erreur dans le texte). Chaque saynète avait un nom précis donc une intention précise. Ils devaient absolument privilégier le sentiment qu’ils interprètent avant tout autre chose. Je m’attardais à développer le sentiment du personnage, en leur demandant de s’inspirer d’eux, comment ils vivraient cette situation ? Quelles seraient leurs sensations ?
A ma grande surprise, ils n’ont jamais été fatigués, se sont parfaitement adaptés aux mouvements de caméra, ils défendaient leurs sentiments avec beaucoup de crédibilité. La bande du dortoir est une sacrée bande d’interprètes.

Pensiez vous à Philippe Torreton quand vous écriviez le scénario ?

Non, mais j’ai beaucoup aimé son retour sur le scénario, il ne parlait que des rôles des enfants, jamais du sien. C’est un comédien impressionnant qui se nourrit de détails et il sait les mettre en valeur. Pour un metteur en scène c’est un plaisir de travailler avec des comédiens formés par le théâtre, porte-paroles des grands textes, des grands auteurs. Ensemble on trouve toujours des idées pour bonifier une situation, une réplique, une attitude. Dans les scènes fortes et décisives, j’ai pu esquisser avec Philippe de la complexité, de l’ambivalence.

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A quel moment avez vous décidé d’apporter des chansons dans le long-métrage ?

L’idée me vient d’autres films que j’ai réalisés, des films ouvertement musicaux (Voisins-Voisines et Furieuse), j’avais mis en scène et en son, des morceaux, des chansons hip hop, on est loin des chansonniers, oui et non ! Le principe est qu’une chanson joue le rôle d’un chœur antique.
De Charles Trénet  j’aime beaucoup  « les enfants s’ennuient le dimanche » que j’ai découvert dans l’Argent de Poche de François Truffaut.
Toutes ces réflexions sont théoriques, j’ai pu concrétiser cette idée de la chanson car Maxime, l’un des comédiens, joue de l’accordéon, son père enseigne cet instrument, l’idée a pu se concrétiser simplement grâce cet heureux hasard.

Quelles étaient vos peurs dans le fait de mettre en scène une histoire réelle si dramatique ?

Le rejet des spectateurs en particulier des plus jeunes, le sentiment du « déjà vu » pour  les anciens, et puis j’ai été surpris lorsque Maurice Grosman m’a confié que ses 12-14 ans étaient les plus beaux moments de sa vie, qu’il avait beaucoup ri durant cette période sinistre.

Il ne vous a pas échappé que mon film est une comédie dramatique, parfois c’est « rose », à d’autres moments c’est vraiment « noir », si mon film avait été constamment sur une seule couleur le « noir », il aurait engendré une certaine lassitude de la part du spectateur, une distance voire carrément une indifférence avec l’histoire, une histoire que je voulais touchante, émouvante.

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Que retenez-vous de cette expérience ?

Que la paix en Europe dure le plus longtemps possible ! Que notre vieux continent se débarrasse une bonne fois pour toutes de ces vieux fantômes aux accents populistes !
En tant que cinéaste, j’ai le désir de refaire un autre film avec des enfants. L’enfance  est une période  où l’on vit intensément l’instant présent. Adulte on a tendance à perdre cette précieuse potion magique pour le bonheur.

Un grand merci à Malik Chibane pour cet entretien.