Le fils de Jean : Rencontre avec Philippe Lioret

de le 29/08/2016
 
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Le fils de Jean, c’est Mathieu. À trente-trois ans, le jeune homme apprend que son père qu’il n’a jamais connu vivait au Canada et vient de mourir. Il découvre aussi qu’il a deux frères. Il décide de partir à Montréal pour assister à l’enterrement. Sur place, personne ne connaît l’existence de Mathieu et ne semble vouloir la connaître… Le Fils de Jean, c’est le nouveau film de Philippe Lioret (sortie le 31 août). Le réalisateur de Je vais bien, ne t’en fais pas et Welcome nous raconte une histoire comme lui seul sait le faire. La résumer en quelques lignes ne saurait mettre en avant tout ce qu’elle renferme de profond, d’intime, de généreux et d’émotionnel. Comme à son habitude, Lioret livre un film humain dont on sort infiniment touché en ayant la sensation rare d’avoir rencontré non pas des personnages mais des personnes. Nous avons rencontré le cinéaste et échangé avec lui autour de son nouveau bébé et de son travail en général.

Les yeux au ciel seb©sebray.com

Le Fils de Jean part d’un roman de Jean-Paul Dubois, Si ce livre pouvait me rapprochait de toi, mais n’en est pas pour autant l’adaptation formelle. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce parti pris ?

J’ai souvent fait cela. Les livres sont des passeurs d’envie. Je lis beaucoup et je tombe quelquefois sur des ambiances qui me plaisent et m’inspirent des choses personnelles qui ne sont pas forcément dans le livre. Par exemple, pour Je vais bien, ne t’en fais pas, j’ai retourné le bouquin, j’ai raconté l’histoire à l’envers parce que ce qui m’intéressait c’était le rapport entre le père et la fille. Je voulais montrer que l’amour circule entre eux et pouvait prendre des formes très particulières, notamment l’abnégation. Souvent des « taiseux » qui peuvent paraitre pas très intéressants sont en réalité des gens formidables. Pour Le Fils de Jean, j’ai été inspiré par le livre. Je m’en suis servi comme point de départ en gardant en tête des mots clés : père, découverte, fratrie… Je voulais amener le spectateur dans un voyage qui le surprend et le concerne. Quand j’ai fait lire le scénario à Jean-Paul Dubois, il m’a dit avec un sourire, tant mon histoire n’avait plus rien à voir avec la sienne : « Faites le film, j’écrirai le livre après ». Mais sans son livre, je n’aurais pas fait le film. Je n’aurais pas trouvé l’envie. Car tout vient d’abord d’une envie. Il faut qu’elle soit suffisamment forte pour que je puisse être le passeur auprès de tous les gens qui vont voir le film. Il faut que ce soit une certitude. D’abord que cette histoire me parle à moi, si fort que je puisse imaginer qu’elle va parler aux autres.

Vous pensez beaucoup au public ?

Je ne sais pas qui est le public. C’est un inconnu. Je fais le film pour le spectateur. Quand on a un retour enthousiaste, on se dit qu’on n’est pas tout seul à aimer ça. Ça veut dire qu’on a un truc en commun, des ponts qui nous relient aux autres. Ça me crée mon « lien social personnel ». J’ai une impression de communion. Je parle de nous. Je ne sais pas parler d’autres choses. Et je veux mettre ça dans le cadre le plus spectaculaire possible pour l’histoire. Retourner les tripes sans effets spéciaux. J’ai envie de faire un cinéma « grand public intime ». Pas un cinéma intimiste, ni un cinéma « mainstream ». L’intime n’exclut pas que la vie circule. Je fais tout pour être sincère, humble, mais pas abscons.

Parlez-nous de l’envie de raconter l’histoire du Fils de Jean ?

Ce film-là, je l’ai fait parce que je sortais de Toutes nos envies qui était un film assez sombre. J’avais envie d’un film solaire. L’histoire, les personnages… que tout ça soit assez réjouissant malgré l’intensité et les relations entre eux. Et puis je suis parti de quelqu’un que je connais très bien, un ami d’enfance qui n’a jamais connu que la moitié de sa famille. Il s’est découvert un père sur le tard. Je voulais raconter l’histoire de ce type qui n’a jamais eu ni frère ni sœur et qui, quand son père meurt et qu’il apprend qu’il a deux frères, veut combler un vide et les rencontrer.

Le processus d’écriture a-t-il été long ?

Très long. Je revendique une simplicité du récit et la simplicité c’est parfois ce qu’il y a de plus dur à mettre en place. Il faut du temps pour que le travail d’écriture soit fort, mais aussi et surtout pour que l’on ne voie pas le travail. C’est important qu’on ne voie pas le travail. Et c’est aussi valable lorsqu’on perçoit trop les mouvements de la caméra. Beaucoup appelle ça la  mise en scène, mais la mise en scène ce n’est pas que cela. Un film doit être un cadeau qu’on fait au spectateur : une heure et demie de petits bonheurs. Si on voit trop le travail, c’est comme si on laissait le prix sur le cadeau.

Comment travaillez-vous avec la caméra ?

À chaque plan que je tourne, je me demande en mon âme et conscience quelle est la meilleure place de caméra pour filmer ça. Qu’est-ce que ce troisième personnage, la caméra, doit faire pour être aussi juste que le personnage et la situation qu’il filme ? Ça demande une grande réflexion en amont pour que ça paraisse très simple quand on voit le film… Un tournage c’est beaucoup de fatigue et d’emmerdements. Malgré ça, sur Le Fils de Jean, il n’y a pas eu un soir où je n’ai pas eu l’impression que ce qu’on avait fait tenait bien debout. Quelques fois je me suis dit que j’allais avoir du travail pour mettre tout ça dans le bon ordre mais… la vie circulait et c’était le principal.

Le choix des comédiens a-t-il été une évidence ?

C’est pareil, beaucoup de travail pour qu’on ne voie pas le travail. J’ai mis du temps à trouver Pierre Deladonchamps. Je voulais un homme de trente-trois ans qui ait beaucoup d’enfance en lui. Le personnage est séparé de sa femme, il a un fils de sept ans et, tout à coup, il découvre ce truc qui lui tombe dessus : l’existence de ce père qui était médecin à Montréal et vient de mourir. Sa mère n’est plus de ce monde et ne peut plus lui donner de réponse. Il est sans repère. C’est juste un fils. Je voulais un fils. J’ai fait des essais avec pas mal d’acteurs qui étaient formidables mais à qui il manquait cette chose magique qui vient de l’enfance et qu’on garde en soi. Une capacité à s’étonner, à se réjouir de choses simples. Pierre l’avait. J’ai beaucoup aimé travailler avec lui car, malgré qu’il ait pas mal d’angoisses et d’inquiétudes,  il a aussi beaucoup d’humour et d’aptitude à ne pas se prendre au sérieux. Comme tous les autres comédiens du film d’ailleurs : Gabriel, Catherine… On travaillait sérieusement mais on ne se prenait pas au sérieux. Il faut toujours douter, se remettre en cause. C’est bien. Ça amène à aller un peu plus loin dans la justesse. C’est essentiel. Faire attention à ce qu’il n’y ait pas un mot de trop, un détail qui va détruire la valeur de l’ensemble. La justesse, c’est ça. Et la justesse est primordiale.

le fils de jean filmosphere

Pouvez-vous nous dire un mot sur Gabriel Arcand ?

Plus qu’un mot ! Ça ne m’est jamais arrivé à ce point-là. Ça s’était produit une fois sur Welcome. Je voulais que ce soit Vincent Lindon et si Vincent m’avait dit non, j’aurais remis le film en cause. Bizarrement, il y a un moment où il existe une adéquation entre le film qu’on fait, le personnage qu’on a écrit, et l’acteur qu’on veut. Quand j’ai vu Gabriel dans Le Démantèlement, un film magnifique de Sébastien Pilote, je me suis dit que je me retrouvais à nouveau dans cette configuration. Si Gabriel refusait, ce serait compliqué pour moi de faire le film. Je savais que tous les interprètes que je trouverais seraient en dessous. Je ne pouvais pas me résoudre à faire moins bien que ce que je pouvais faire avec lui. J’ai appelé son agent à Montréal. Il m’a dit que Gabriel faisait principalement du théâtre et refusait huit films sur dix. Je me suis dit qu’il en prenait donc deux et je me suis lancé. Je l’ai appelé, puis ai envoyé le scénario. Il m’a rappelé et m’a demandé quand on commençait. Il a eu un engouement pour ce personnage. Il lui a donné toute sa puissance, sa fantaisie, son respect des autres, son talent. On ne voit jamais la composition. Il y a une évidence comme il y en a une avec Marie-Thérèse Fortin et Catherine De Léan.

Elle est magnifique.

J’ai mis longtemps à la trouver. J’ai rencontré plein de comédiennes. Ça n’allait jamais. A chaque fois je me disais qu’il pouvait y avoir plus juste, plus fort. J’avais besoin que cette fille soit désenchantée et désirable, très belle, très libre, mais détachée de tout. Je voulais qu’elle s’amuse de la vie même si la vie n’a pas toujours été très amicale avec elle. Un jour, je suis tombé sur un film québécois, Nuit #1, et j’ai vu une fille qui n’était pas ce que je cherchais mais qui se donnait tellement. Je me suis dit soit elle est folle soit elle a amené le personnage à elle et dans ce cas elle est très forte. Je l’ai rencontrée et je suis tombé sur une femme formidable. Je connais peu d’hommes qui ne tomberaient pas amoureux d’elle en vingt secondes. C’est un rayon de soleil.

Quelques mots sur la direction d’acteurs ?

J’en ai déjà dit beaucoup car l’essentiel se fait au moment du choix. C’est 80 % du travail. Les 20 % restants consistent à les régler entre eux. Quand on parle d’un metteur en scène comme d’un chef d’orchestre, c’est exactement ça. Chaque musicien est un grand interprète. Le chef d’orchestre intervient avec le tempo et les timbres qu’il a en tête et il veut les entendre au moins une fois. Après on peut essayer autre chose, mais d’abord il faut essayer de jouer cette musique-là, trouver cette justesse-là. Et puis, il faut garder l’esprit grand ouvert. Par exemple,  il y a deux enfants dans le film, des jumelles. Une était à priori mieux que l’autre, plus vivante. Au bout de trois jours de tournage, je me suis rendu compte que la plus introvertie ne l’était pas tant que ça, qu’elle était capable de se dépasser et d’être formidable. Il n’y a pas de meilleure observation sur la psychologie et la qualité des gens que de les voir interpréter un personnage.

Vous laissez les acteurs improviser ?

Non. Mais je les laisse inventer et proposer. J’avais écrit le scénario en français de France et j’avais vraiment besoin d’adapter un tout petit peu en québécois. Les comédiens m’ont permis d’ouvrir le champ des possibles, de revoir les dialogues. Ce film-là, quand les Québécois le voient, ils n’ont pas l’impression que ce sont des Québécois qui singent le français de France. Pas du tout. Mais il fallait aussi que les Français de France comprennent parfaitement les dialogues que je ne pouvais pas sous-titrer (comme c’est souvent le cas dans les films québécois) car le personnage principal est français et n’a pas les sous-titres. Il doit tout comprendre de ce qui se dit.

Pourquoi avoir situé l’action à Montréal ? Pour affirmer la motivation du personnage ?

Ça tient à ça bien sûr, il fallait que Mathieu parte loin de chez lui, qu’il y ait cet acte volontaire de s’expatrier trois jours qui souligne une nécessité. Mais il fallait aussi qu’il découvre un autre monde à tous les niveaux. Il débarque dans un pays où les codes sont différents des nôtres. Ce qui crée des situations de comédie, le côté réjouissant dont je parlais. J’étais moi-même étonné en travaillant avec les Québécois. Évidemment il y a un cousinage proche, mais ce sont des Américains du Nord avec leurs codes. Mathieu se confronte aussi à ça à travers ses deux frères. Il va rencontrer l’ami de son père qui va le guider dans ses recherches et aussi l’accueillir dans sa famille, et c’est chez eux qu’il va trouver une famille de substitution.

le fils de jean

Ce n’est pas la première fois qu’un de vos personnages fait face à une quête identitaire. C’est un thème qui vous parle particulièrement ?

En tout cas la paternité et la filiation certainement. C’est la grande histoire du monde. Pourquoi le peuple israélite a décrété qu’on était juif si la mère était juive… « Maman c’est sûr, papa c’est peut-être ». Qui ne s’est pas posé la question, une fraction de seconde ou toute sa vie, de savoir si son père est vraiment son père ?  Dans L’Équipier, Je vais bien, ne t’en fais pas, Tombés du ciel ou Welcome, il est question du père. La famille c’est le lieu du secret, la grande aventure.

Vous travaillez toujours avec les mêmes gens ?

Oui, je suis très fidèle. Là pour Le Fils de Jean c’était plus compliqué car on tournait au Canada avec une équipe nord-américaine. C’était plus lourd à gérer mais ça s’est finalement bien passé. Mais c’est vrai que j’aime retrouver les mêmes gens.

Vous êtes producteur, crédité en tant que tel depuis Toutes nos envies, votre précèdent film. C’est une volonté de contrôler un peu plus les choses ?

Je suis devenu producteur pour plein de raisons. Je m’entendais très bien avec mon précèdent producteur, Christophe Rossignon. On a fait trois films ensemble et il m’a dit lui-même que sur les trois, il y en a deux que j’avais produits chez lui. J’avais commencé avec Mademoiselle à produire un peu tout seul, j’étais à l’époque avec un producteur qui n’était pas là. Et puis on voit les budgets se réduire. Pour produire un film « normalement », il faut compter dans les quatre à cinq millions d’euros. Ce qui paraît énorme mais qui n’est rien par rapport à un film américain où un budget moyen touche les soixante millions de dollars. Nous c’est quatre-cinq et on n’arrive pas à les trouver. Si dans ces quatre ou cinq millions, il y a une somme importante qui part dans les frais généraux d’une grosse boîte et un salaire producteur, tout ça plombe le budget du film. Je veux mettre l’argent dans le film, donc je produis. Les frais généraux sont réduits à leur plus simple expression et je ne me paie pas en tant que producteur. Je le suis devenu naturellement grâce à Marielle Duigou avec qui je travaille. Elle s’occupe de la production pure et moi de l’artistique. Ça fonctionne bien, nous sommes complémentaires. Du coup, on s’intéresse aussi à d’autres projets. On a produit Un Français (réalisé par Diastème), on fait le prochain film d’Erick Zonca, le premier film de Jessica Palud, on coproduit le prochain film de Xabi Molia, on en développe d’autres… J’adore aider un réalisateur à monter son film, le conseiller sur le scénario, l’accompagner. Un producteur ça sert surtout à ça.

L’envie de réaliser est venue assez tôt dans votre vie ?

Quand j’avais 16 ans, je voulais faire des films. Je voulais raconter des histoires. Je n’étais pas du tout dans ce milieu et j’ai eu l’opportunité de faire un stage au son sur un film. C’était l’occasion de mettre un pied là-dedans et ça m’a plu. J’ai été assistant puis ingénieur du son. J’étais proche de la mise en scène, des acteurs. Très vite, les réalisateurs avec qui je travaillais, Michel Deville, Robert Altman… ne me demandaient plus forcément si c’était bien techniquement mais aussi si, d’après moi, ça parlait juste. C’est là que j’ai tout appris sur la direction d’acteurs, sur la justesse. Et puis, à côté de ça, j’écrivais beaucoup. Et un jour je me suis dit que je ne pouvais pas faire deux choses en même temps. Il fallait que j’arrête le son. Et j’ai écrit le scénario de Tombés du ciel.

C’était compliqué de convaincre les gens qu’un ingénieur du son puisse devenir un réalisateur ?

À partir du moment où j’avais écrit un scénario qui plaisait, des producteurs voulaient l’acheter. Mais ils souhaitaient bien sûr le faire réaliser par quelqu’un d’autre. J’ai refusé et je me suis imposé. Je me suis vendu avec le scénario, c’était ça ou rien. Après ce n’était pas si compliqué. Je connaissais le plateau comme ma poche, je connaissais l’image, je connaissais le son, je connaissais les acteurs.

Votre cinéma s’intéresse aux gens, à notre société, à ce qui nous lie, avec toujours l’envie de divertir le spectateur. C’est quelque chose que vous revendiquez ?

On est aussi là pour faire de « l’entertainment », donner à voir au spectateur un spectacle qui les réjouisse. Je n’ai pas envie de faire pleurer ou de faire rire, mais de trouver un équilibre. J’ai vu trop de films de grands réalisateurs qui, malgré une maestria formidable, en font parfois un petit peu trop pour plaire. Quand je sors de ces films, leur volonté de séduire a souvent pris le pas sur le fond et il ne me reste pas grand-chose de l’essentiel. « Le cinéma est la plus grande machine à émouvoir qui existe » disait Jacques Becker. Mais il faut manier tout ça avec finesse et élégance. Si on y arrive et que l’histoire est forte, ça reste.

Propos recueillis par Jean-Philippe Certa

Un immense merci à Philippe Lioret pour sa disponibilité et sa générosité. Nous vous invitons à découvrir Le Fils de Jean à partir du 31 août au cinéma. Un vrai coup de cœur.