Grave : la naissance d’une cinéaste

de le 17/03/2017
 
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Il est des films qui nous prennent aux tripes et nous donnent envie d’hurler que l’on n’avait pas ressenti ça depuis longtemps. Il est des premiers films qui nous donnent envie de crier sur les toits qu’une cinéaste est née, que c’est indéniable et que ça procure un plaisir fou d’assister à ça. Il est des films de genre qui transcendent le genre et nous apportent la preuve que l’on peut tutoyer l’horreur avec intelligence et émotion. Il est enfin des films dont on a tout simplement envie d’écrire qu’il faut les voir parce qu’ils se vivent. Grave, le premier bébé de Julia Ducournau, est une belle et grande claque qui fait du bien. L’histoire de cette adolescente végétarienne, intégrant une école vétérinaire, qui, forcée à manger de la viande, va découvrir sa véritable nature, se situe bien au-delà d’un simple film d’horreur et du thème du cannibalisme. C’est un apprentissage difficile, un passage à l’âge adulte douloureux. Le film malmène son spectateur à la fois par ce qu’il montre mais surtout par l’évidence et l’absence de tabous qu’il a dans sa façon de le montrer. Pour vous préparer un peu au voyage, nous avons choisi de revenir sur cinq films ayant des points communs avec Grave, une sorte de playlist que le travail de Julia Ducournau nous a inspiré. Mais attention, même si certains de ces films et cinéastes ont été une influence pour la réalisatrice, il est clair pour nous que la jeune femme a très bien digéré tout ce qui a pu la nourrir afin de livrer une œuvre singulière.

 

BLUE VELVET de DAVID LYNCH (1986)

Si Grave peut faire penser au cinéma de David Lynch c’est à la fois par le mélange des genres auxquels se livre Julia Ducournau et une atmosphère singulière qui règne dans son film. La structure de Grave est linéaire et Ducournau ne cherche pas à nous embarquer dans un univers surréaliste comme Lynch sait le faire. Pourtant, il y a dans le film un parfum omniprésent troublant qui fait qu’on ne sait jamais où tout ça va aller et une envie de s’adresser à ce que nous avons de plus profond en nous en procédant par petites touches successives. On est à la fois dans un thriller, un film adolescent, un drame réaliste, un film d’horreur où quelques traits d’humour et passages oniriques ne sont pas exclues. Plus qu’un film en particulier, c’est un peu l’esprit du cinéma de David Lynch qui transpire ici et là dans Grave. Blue Velvet représente le premier film de Lynch abordant le mélange réalisme et surréalisme, jouant avec les clichés du film noir traditionnel. Un peu comme Grave le fait avec le film d’horreur.

 

SUSPIRIA de DARIO ARGENTO (1977)

La jeune Jessica Harper débarque dans une école de danse à l’atmosphère étrange dans le chef d’œuvre de Dario Argento. Cette incursion d’une innocente jeune fille dans un univers hostile est aussi le point de départ de Grave. La talentueuse Garance Marillier arrive dans cette école vétérinaire et se retrouve dès le départ dans un contexte où ce qui la définit en partie n’est pas pris en compte. Si Argento guide son film vers l’horreur très stylisée, cherchant moins le réalisme que l’effet visuel, Ducournau joue moins l’exercice de style mais assure à ses images une belle tenue graphique.

 

TROUBLE EVERY DAY de CLAIRE DENIS (2001)

Le film de Claire Denis parle de cannibalisme, en cela il renvoie à Grave. Mais plus que ça, c’est l’envie de laisser parler les corps avec une économie de dialogue, l’aspect brut et réaliste, le sang et le sexe qui font thématiques communes. Pour autant, il y a une véritable différence de traitement. Si le film de Claire Denis dégage une certaine froideur, celui de Julia Ducournau nous amène vers l’émotion et un attachement pour les personnages. Dans les deux films, les réalisatrices jouent sur le malaise. Il est une évidente conséquence d’un propos que les réalisatrices ne considèrent jamais comme tabou. Elles ne cherchent pas à choquer et c’est ce qui rend leurs films si troublants.

 

CARRIE de BRIAN DE PALMA (1976)

Le passage de l’adolescence à l’âge adulte par le sexe et le sang. De Palma adaptait Stephen King et nous plongeait dans l’univers de cette jeune fille différente. Frêle, réservée, un peu à l’écart, elle se découvrait et s’affirmer en explorant la part la plus sombre d’elle-même. L’héroïne de Grave a des aspects communs avec une exception notable, le film de Ducournau est dépourvu d’éléments fantastiques. Mais il s’agit bel et bien de récits initiatiques, d’apprentissages pour les deux héroïnes à toucher ce qu’elles sont au plus profond d’elles-mêmes. Moins spectaculaire que Carrie, Grave joue davantage la carte du réalisme.

 

LA MOUCHE de DAVID CRONENBERG (1986)

Une influence revendiquée par la réalisatrice de Grave. Viscéral, organique, poignant, le film de Cronenberg est un bijou absolu, conciliant l’univers du cinéaste avec le concept d’un grand film hollywoodien. La transformation de la chair, la mutation du personnage principal, le tout montré sans tabou ni acharnement et effets inutiles. Et puis cet homme devenant animal n’en reste pas moins humain. De mutation, il en est aussi question dans Grave, plus exactement d’accomplissement. Aller vers sa nature. Ce qui rapproche Ducournau de Cronenberg, c’est l’art de montrer les choses sans détour sans jugement moral mais avec fascination, comme un état de fait.

Par Joseph Di Grégorio