film-critique

Un jour dans la vie de Billy Lynn (Ang Lee, 2016)

de le 31/01/2017
FICHE FILM
 
Synopsis

En 2005, Billy Lynn, un jeune Texan de 19 ans, fait partie d’un régiment d’infanterie victime d’une violente attaque en Irak. Ayant survécu à l’altercation, il est érigé en héros, ainsi que plusieurs de ses camarades. Et c’est avec ce statut qu’ils sont rapatriés aux États-Unis par l’administration Bush, qui désire les voir parader au pays... avant de les renvoyer au front.

 
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Ang Lee a muté. Il n’est plus cet excellent mais modeste réalisateur taïwanais de ses débuts dans les années 90. De film en film, il a exploré de nouveaux territoires. Toujours plus ambitieux, il est aujourd’hui de la caste des plus grands, des pionniers, aux côtés de James Cameron et Robert Zemeckis. Et Un jour dans la vie de Billy Lynn, immense film sacrifié par un distributeur frileux, en est une nouvelle preuve éclatante. Mais qu’il sera impossible de voir en France telle qu’elle a été conçue, un peu comme si Le Chanteur de jazz d’Alan Crosland était sorti sans le moindre son. Au « pays du cinéma », avouons que ça la fout mal de massacrer une telle sortie.

Un jour dans la vie de Billy LynnQui aurait cru que le réalisateur de Garçon d’honneur et Salé sucré serait un jour un des pionniers du cinéma de demain ? Certes, Ang Lee a toujours été dans une sorte d’avant-garde, au niveau des sujets de ses films. Il est rapidement venu à Hollywood, y a combattu et y a imposé ses idées. Mais jusqu’en 2012 et le merveilleux L’odyssée de Pi, il était difficile de le voir comme un réalisateur-technicien concerné par les différentes évolutions technologiques. Pourtant, à contre-courant d’une industrie qui n’a vu dans le défi technologique en relief d’Avatar qu’une nouvelle forme de gonfler des profits, Ang Lee a complètement repensé son cinéma et plus généralement le comportement du spectateur face au format cinématographique. Tout est parti de rencontres avec un autre pionnier, Douglas Trumbull, et donc d’une rencontre technologique : le cinéma HFR, une augmentation considérable de la fréquence d’images par rapport au traditionnel 24 images par seconde.

Un jour dans la vie de Billy Lynn

Cette technologie, utilisée pour fluidifier la 3D sur la trilogie du Hobbit et que James Cameron compte bien mettre à profit pour les suites d’Avatar, est une révolution. Comme toute révolution technologique, elle entraîne une part de rejet chez une partie du public qui est obligée de quitter sa zone de confort. Néanmoins, il serait absurde de balayer la chose d’un revers de main dédaigneux comme s’il ne s’agissait que d’un gadget pour exciter les geeks. Ang Lee a construit tout le projet d’Un jour dans la vie de Billy Lynn autour du concept d’une diffusion en 120 images par seconde, en 3D, en 4K HDR (High Dynamic Range). Tout le projet de mise en scène pour adapter ce roman de Ben Fountain, par un scénario signé Jean-Christophe Castelli, dépend de cette révolution technologique. Pour la simple et bonne raison que la volonté d’Ang Lee est de modifier profondément le rapport du spectateur aux images qui vont débouler devant ses yeux, en repoussant le plus loin possible l’idée d’immersion. Pour cela, il adopte en permanence le point de vue du Billy Lynn du titre, proclamé héros, acclamé par le peuple américain et objet de convoitise des pires pourritures opportunistes. Le réalisateur met ainsi tout en oeuvre pour que cette immersion soit totale, par un dispositif de mise en scène qui réinvente complètement le langage cinématographique habituel. Il en résulte quelque chose d’immédiatement perturbant, avec la sensation d’être face à une oeuvre d’un nouveau genre.

Un jour dans la vie de Billy LynnIl ne s’agit plus ici de tenter de reproduire le réel, ou de créer un univers de toutes pièces, mais d’attendre une forme d’hyper-réalité qui brise en permanence le mur de l’écran. Par exemple, dans Un jour dans la vie de Billy Lynn, les traditionnels flashbacks, présents pour raconter l’histoire de Billy Lynn avant son retour sur la terre américaine, sont disséminés dans la narration de façon tout à fait novatrice. Par un travail sur le montage sonore mais également sur le découpage des séquences, ces flashbacks deviennent des séquences parasites qui s’imposent au spectateur comme ses propres souvenirs traumatiques (ou pas d’ailleurs). Ang Lee joue également sur ses cadres pour provoquer une immersion très déstabilisante. Il repense ainsi les traditionnelles séquences de dialogue en champ-contrechamp en filmant tous les personnages qui s’adressent à Billy en gros plan très serré sur leur visage face caméra, comme s’ils s’adressaient directement au spectateur. On glisse ainsi directement dans la peau du « héros » pour vivre au plus près son expérience présente et passée, jusqu’au véritable trauma dont il est victime. Des éléments qui peuvent paraitre classiques mais qui prennent une dimension tout à fait nouvelle par la proposition de mise en scène inédite.

Un jour dans la vie de Billy Lynn

Ainsi, si Un jour dans la vie de Billy Lynn et son analyse du rapport entre l’Amérique des héros et une réalité guerrière toujours moins glorieuse pourrait faire penser à une simple variation de Mémoires de nos pères de Clint Eastwood, il n’en est finalement rien. Car Ang Lee articule son propos autour d’une mise en scène sensitive jamais vue dont l’objectif réel est de plonger dans l’esprit de son héros. Véritable séance de psychanalyse, le film ne va pas se contenter d’un discours sur le bien et le mal, les raisons d’un engagement militaire, ou l’absence de morale et de libre arbitre d’un soldat. Il est ici question d’un véritable questionnement spirituel. S’affrontent ainsi divers éléments. Une forme de raison asservie à travers le personnage très sage incarné par Garrett Hedlund, une raison rebelle à travers celui de Kristen Stewart, l’émulation du groupe des frères d’arme, et… Vin Diesel. Trouvant ici son meilleur rôle depuis Jugez-moi coupable de Sidney Lumet, l’acteur est utilisé comme une icône, un guide spirituel, une figure bouddhiste. L’idée est géniale, car ses quelques apparitions finissent par apporter une dimension spirituelle conséquente au film, jusqu’à en devenir le coeur pour guider la décision de Billy. Plus qu’un film sur le choc post-traumatique d’une expérience militaire, Un jour dans la vie de Billy Lynn devient un grand film sur le choix et la position de l’être humain face au monde qui l’entoure et face à la mission que lui confie l’univers.

Un jour dans la vie de Billy LynnPour autant, aussi exceptionnel soit Un jour dans la vie de Billy Lynn, il ne nous sera pas possible de l’apprécier dans sa globalité. Tout ce jeu sur les projections mentales, sur la distorsion de la réalité, sur le concept d’immersion (complètement dingue lors de la séquence « Destiny’s Child » par exemple), toute la folie de cette mise en scène d’un nouveau genre. Rien ne sera accessible à nous, pauvres spectateurs français. Montré à la presse dans une copie colorée mais en 2D, le film sera exploité ainsi. Pour ne pas déstabiliser les spectateurs gavés à un grand spectacle hollywoodien dont l’audace se résume à savoir quelle gueule auront les créatures qui vont faire exploser la moitié d’une grande ville américaine, le distributeur a décidé de ruiner le travail d’un auteur et de ne pas honorer cette proposition technologique qui marque un tournant dans l’aventure cinématographique. C’est tragique car on ne peut que rêver de la véritable sensation ressentie devant ce film qui, ne nous mentons pas, perd tout son sens une fois privé de son âme technologique, intimement liée à son propos. Indissociable même, d’où la sensation d’assister au massacre d’un chef d’oeuvre, comme à chaque diffusion d’un grand film recardé pour la TV.