film-critique

Destruction Babies (Tetsuya Mariko, 2016)

de le 27/01/2017
FICHE FILM
 
Synopsis

Mitsuhama, port du Shikoku, sud le plus rural du Japon. Là vivent deux frères orphelins, Taira et Shota Ashiwara. L’aîné, Taira, est obsédé par l’idée de se battre. Un jour où il a été passé à tabac par un groupe, il rejoint Matsuyama, la grande ville la plus proche, à la recherche d’adversaires forts à qui se mesurer. Débute alors dans son sillage une escalade de violence.

 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Récompensé lors du dernier Festival international du film de Locarno, Destruction Babies débarque à la 11ème édition du Festival Kinotayo précédé d’une réputation de film « coup de poing ». Une expression galvaudée mais qui correspond bien au ton de ce long métrage qui à défaut de convaincre complètement s’avère intéressant sur de nombreux aspects.

Destruction babies 1Produit par la compagnie Tokyo Theatres K.K. (Charisma, Miss Hokusai) et tourné sur plusieurs sessions entre la fin du printemps et l’automne 2015, le nouveau long métrage de Tetsuya Mariko, cinéaste repéré pour ses précédents courts et longs, prend place dans le port de Shokiku. Le spectateur est amené à suivre deux frères orphelins dans un atelier. Un jour Taira Ashihara (Yûya Yagira) disparaît sans prévenir pour se battre, Shota (Nijirô Murakami vu dans Still the Water) son jeune frère part à sa recherche. Bien que l’intrigue concerne ces deux frères, Destruction Babies se focalise principalement sur l’errance de Taira entre Mitsuhama et Matsuyama. Un périple qui amène le protagoniste à se battre contre de nombreuses personnes croisant son chemin.

Destruction babies 2

Sur ce postulat simple, Mariko parvient à maintenir notre attention via une réelle progression narrative permettant à Taira d’être un point névralgique mettant à nu la personnalité trouble des personnes qu’il rencontre. Parmi lesquels Yuya Kitahara (Masaki Suda), un étudiant, et Nana (Nana Komatsu), une prostituée. Destruction Babies exprime la colère du réalisateur envers la société japonaise contemporaine. Le personnage principal issu de la misère se venge d’une société aliénante. Prenant le parti, plutôt bienvenu, de ne pas juger son protagoniste, Mariko laisse le soin au spectateur d’interpréter la violence de Taira. L’atout majeur de Destruction Babies est sans conteste l’interprétation de Yûya Yagira. L’ancien comédien de Nobody Knows offre une prestation détonnante dans le paysage actoral contemporain, qu’il soit asiatique ou occidental. Imposant un charisme instantané dès qu’il apparait à l’image. Il provoque une crainte immédiate sans une once de dialogue, chaque coup violent l’expédiant au sol et défigurant son visage laisse place à de lents gémissements d’avantage synonymes d’orgasmes que d’une douleur insupportable. Un parallèle appuyé par la démarche féline de Taira à chaque fois qu’il se relève. Le réalisateur a bien compris l’énorme avantage que représente cet exceptionnel comédien en privilégiant les plans longs pour mieux capter la façon dont Ashihara s’empare de la scénographie des lieux. Bien que tourné sous une lumière naturaliste assurée par le chef opérateur Yasuyuki Sasaki, chaque plan s’avère signifiant par rapport à l’histoire, y compris dans l’utilisation élégante du steady cam lors de passages clés. Notamment lorsque Taira frappe une personne dans la rue ou quand Nana le rencontre pour la première fois dans un supermarché.

Destruction babies 4Les différentes bagarres axé sur le réalisme des coups n’excluent jamais un certain humour noir et sarcastique. Taira parvenant à mettre à bout plusieurs adversaires visiblement issu de milieux aisés. La violence du film, particulièrement frontale mise sur une absence d’effet mais sait jouer sur le hors champ et la suggestion (notamment avec des ombres) lorsque cela s’avère nécessaire. Ce qui témoigne d’un recul dont fait preuve le cinéaste à l’égard de son sujet. La critique sociale est axée sur la contamination de la violence. La rencontre de Taira avec Kitahara va pousser ce dernier à la folie. Kiathara profite à son tour de Taira afin de créer un buzz sur le net.

Destruction babies 3

Durant ses deux tiers, le cinéaste tient d’une manière cohérente son propos sur une lutte des classes nihiliste et leurs retentissements à une échelle globale. Le malaise provenant du fait que la violence du protagoniste restera à jamais mystérieuse accroissant le sentiment de crainte et de malaise que l’on peut éprouver à son égard. Cependant le parcours désespéré de Shota pour retrouver son frère témoigne d’une volonté de conserver une part d’humanité au récit. Les deux premiers tiers de Destruction Babies laissent présager une vraie réussite artistique, malheureusement le reste de l’intrigue va amoindrir grandement l’impact du film. Passée la résolution du kidnapping de Nana le film essuie de nombreux poncifs du cinéma à charge contemporain, surlignant plus que de raison le propos du film sur la violence à l’ère du 2.0. Le dernier acte qui n’apporte aucune résolution à l’intrigue laissant Shota désespéré à l’idée de retrouver son frère, souffre de poncifs éculés qui rendent l’ensemble inoffensif y compris dans son absence de conclusion. Il en résulte une oeuvre bancale, traversée de fulgurances mais plombée par un dernier tiers faisant ressortir les nombreux travers que le cinéaste tentait de s’extirper à travers une rage beaucoup plus humaine qu’à l’accoutumé.

Destruction Babies est une oeuvre bancale, dont les défauts viennent parasiter un traitement pourtant prometteur sur un sujet rebattu. Le film reste une curiosité à découvrir ne serait-ce que pour l’excellente prestation de Yûya Yagira qui porte à lui tout seul le film. Ainsi que la manière dont Tetsuya Mariko tente d’apporter un soupçon de singularité à un sujet devenu conformiste avec le temps.