film-critique

Take Shelter (Jeff Nichols, 2011)

de le 25/05/2011
FICHE FILM
 
Synopsis

Curtis LaForche mène une vie paisible avec sa femme et sa fille quand il devient sujet à de violents cauchemars. La menace d'une tornade l'obsède. Des visions apocalyptiques envahissent peu à peu son esprit. Son comportement inexplicable fragilise son couple et provoque l'incompréhension de ses proches. Rien ne peut en effet vaincre la terreur qui l'habite...

 
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À la frontière des genres, entre chronique familiale, récit schizophrénique et conte apocalyptique, Jeff Nichols signe un film tout simplement brillant, et à tous les niveaux. Complexe, intelligent, Take Shelter nous manipule un temps sans nous prendre pour des imbéciles avant de laisser éclater une folie d’une puissance folle, celle de l’imaginaire et du cinéma. Take Shelter, en plus d’être beau à se damner et d’offrir à d’excellents acteurs des rôles en or, est un film à la construction d’une précision diabolique qui refuse le cynisme pour prendre dans ses bras le grand cinéma fantastique. La réussite est totale.

Sorti dans une relative et incompréhensible indifférence, le merveilleux Shotgun Stories marquait la naissance d’un grand réalisateur, sans le moindre doute. Ce genre d’affirmation étant toujours à remettre en cause lors de la difficile épreuve du second film, c’est peu dire qu’on attendait énormément de Take Shelter, présenté à Sundance il y a plusieurs mois et qui a créé l’évènement à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes. Jeff Nichols, c’est aujourd’hui avec James Gray, sous l’aile protectrice de Martin Scorsese, un des seuls réalisateurs au monde à savoir traiter le thème de la famille au cinéma. Après la guerre entre fratries, c’est au cœur d’une famille qu’il s’attaque, au couple avec enfant, un sujet des plus classiques qu’il va modeler pour raconter carrément autre chose et signer un des films les plus surprenants de ces dernières années. Jeff Nichols n’est pas de ces réalisateurs qui suivent un chemin tout tracé, et Take Shelter est une œuvre chaotique, extrêmement claire, limpide même, mais transportée par les mouvements du chaos qui lui font transcender tous les genres desquels il s’approche. Le résultat c’est un second film magistral en tous points, qui traite autant de l’humain dans ce qu’il a de plus naturel et fragile que de l’apocalypse.

S’il échappe à toute comparaison étriquée, Take Shelter se situe quelque part entre Bug de William Friedkin et Phénomènes de M. Night Shyamalan. Ce qui peut être effrayant énoncé ainsi, surtout pour le second, constitue pourtant la comparaison la plus juste s’il fallait caser le film dans une boîte. Autrement, il s’avère plus intéressant d’y voir comme une variation occidentale au Kaïro de Kiyoshi Kurosawa. Sur un mode en apparence très différent, les deux films vont se construire puis se déconstruire jusqu’à la fin du monde, embrassant tour à tour la rationalité et le fantastique, jusqu’à perdre le spectateur et lui balancer une claque monumentale dans le final. Là où la différence se trace, c’est dans le doute. Kaïro laissait apparaître ses fantômes très tôt tandis que la menace de Take Shelter reste longtemps trouble. C’est que Jeff Nichols scrute plus l’individu face à ses failles que la société toute entière. Et le regard qu’il porte sur cette petite famille est d’une pertinence assez rare. Annonçant très tôt dans le récit le risque de schizophrénie chez le personnage de Curtis, il lui adjoint rapidement la maladie mentale avérée de sa mère. Par ce simple détail, au pouvoir dramatique évident, il va aborder le récit sur la folie comme peu avant lui l’ont réussi. Il va utiliser les mêmes artifices que les autres, y compris le méprisable Un Homme d’exception, faire de son héros un fou furieux craignant le complot, la fin du monde, construisant son abris dans l’attente d’une catastrophe impossible. Mais, au même moment, à côté de ces codes du genre, Take Shelter surprend par ce personnage qui jamais ne va s’en prendre à ses proches. Alors que tous les personnages schizophrènes deviennent à un moment ou à un autre un véritable danger, Curtis prendra chaque décision pour protéger sa famille, toujours. Ainsi Jeff Nichols maintient le doute : est-il malade ou pas? Et dans ce climat d’apocalypse, le spectateur ne sait plus. Un film indépendant, traitant de la famille, et qui tomberait dans le fantastique? Non, c’est impossible. Quoique… On l’avait vu sur son film précédent, Jeff Nichols possède ce talent fou pour brouiller les pistes et proposer autre chose que ce qui était attendu, sans décevoir pour autant. Take Shelter n’est que la confirmation, ce cinéaste est fort, et l’émotion qu’il parvient à toucher dans le dernier acte est d’une puissance peu commune.

Jeff Nichols traite de la fin du monde comme personne, il trouve l’angle le plus original vu au cinéma depuis bien longtemps. Pendant deux heures qui passent en un clin d’oeil il signe un portrait familial aussi touchant que juste, lui adjoint une tragédie en sommeil effrayante, le pimente de moments de tension incroyables qui sont autant de tours de force de mise en scène (les visions d’apocalypse sont des modèles de puissance visuelle) et parvient à rester cohérent. Dans une ultime pirouette il balaye avec une classe démente et une paire de couilles énorme toute la thèse qu’il avait brillamment monté pour embrasser à bras le corps son personnage. Le final est tout simplement sidérant, d’un courage et et d’une maîtrise qui laissent les bras ballants. Porté par une urgence permanente et la présence pesante de l’instinct de survie, Take Shelter est une démonstration de grand cinéma, à la fois d’auteur et populaire, sans le moindre cynisme. C’est également l’occasion de voir à l’écran un couple d’acteurs rares mais pourtant parmi les plus grands du moment, Michael Shannon, encore une fois habité, et Jessica Chastain, lumineuse.