film-critique

Stoker (Park Chan-wook, 2013)

de le 01/05/2013
FICHE FILM
 
Synopsis

A la mort de son père dans un étrange accident de voiture, India, une adolescente, assiste au retour de son oncle, un homme mystérieux dont elle ignorait l’existence, et qui s’installe avec elle et sa mère. India commence à soupçonner que les motivations de cet homme charmeur ne sont pas sans arrière-pensées et ne tarde pas à ressentir pour lui des sentiments mêlés de méfiance et d’attirance.

 
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Les réalisateurs sud-coréens ont la côte aux États-Unis. Après Kim Jee-woon et son passage raté avec Le Dernier rempart, c’est au tour du surdoué Park Chan-wook de traverser le Pacifique. L’expérience n’est pas vraiment la même que celle de son compatriote, avec une véritable liberté, sans nécessité de devenir un véhicule pour superstar sur le retour, il exporte brillamment son cinéma sans le dénaturer et transcende un script très malin par la puissance de sa mise en scène et son amour pour Alfred Hitchcock.

A priori, le script de Stoker a quelque chose d’improbable, et notamment car il est signé Wentworth Miller, le Michael Scofield de la série TV Prison Break qui n’en finit plus de prouver dans des films minables à quel point il est un acteur qui a mal choisi son métier. Son scénario faisait partie en 2010 du top 10 de la fameuse « liste noire », les meilleurs scripts non produits d’Hollywood, aux côtés d’Argo, Margin Call, All You Need is Kill et Sécurité rapprochée. Devant la caméra, virtuose comme jamais, d’un Park Chan-wook qui peut enfin se frotter à Sir Alfred (le réalisateur a toujours affirmé qu’il a souhaité faire ce métier en découvrant Vertigo) et en particulier à L’ombre d’un doute, matrice de Stoker qui en reprend de nombreux éléments dont l’inquiétant Oncle Charlie. Hitchcock bien sur, mais également, et logiquement, Brian De Palma, comme si Park Chan-wook devenait tout à coup l’héritier de la seconde génération. Si les motifs communs aux trois artistes sont évidents dans Stoker, thriller sulfureux et manipulateur jonglant entre violence et amour interdit, le lien le plus fort vient clairement de leurs compétences en terme de mise en scène, ces trois réalisateurs ayant pour attribut principal de démontrer une compréhension totale de la grammaire cinématographique, de quoi transcender le plus faible des scénarios.

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Et si le scénario de Stoker n’est pas la merveille attendue, se contentant finalement d’une intrigue perverse mais assez basique, il n’en demeure pas moins efficace. D’autant plus qu’il permet au réalisateur de redoubler d’efforts et d’idées pour en tirer quelque chose de grand. L’idée est assez simple, il s’agit de faire exploser une sphère bourgeoise en l’attaquant de l’intérieur et de l’extérieur. D’un côté on retrouve l’oncle Charlie, personnage fantomatique à la lisière du fantastique, sorte d’ange du mal au visage rieur. De l’autre c’est la jeune India, héroïne du film et nécrose du récit, adolescente sur la brèche du passage à l’âge adulte qui du deuil du père découvre le désir pour la chair. Tandis que l’imposante Jacki Weaver incarne la bonne fée et l’ancrage dans le réel, balayée par les puissances du mal. Stoker est un film pervers, une odyssée sensuelle et un triangle amoureux troublant. A travers ce ton, ce regard insolent sur le sexe interdit, mais également par l’utilisation d’un personnage qui se dérobe à la raison et semble attirer les femmes par une sorte de magnétisme avant de les dévorer, au moins symboliquement, il semble évident que Park Chan-wook n’en a pas encore terminé avec les vampires après le très beau Thirst. Vampires et monstres en tous genres d’ailleurs, car ce ne sont pas les créatures qui manquent dans Stoker, qu’elles soient de forme humaine ou arachnéenne, voire les deux à la fois. Park Chan-wook nous emmène ainsi bien volontiers dans un terrain inconnu, jouant avec des motifs classiques (le rapport direct entre les insectes et la confusion mentale) qu’il s’amuse à briser. Le thriller d’ambiance devient ainsi volontiers une chronique adolescente ou un film d’horreur, faisant se rencontrer De Palma et Bo Arne Vibenius. Park Chan-wook n’hésite jamais à convoquer des classiques pour mieux en extraire son cinéma, à la frontière entre une frontalité très coréenne et une retenue plus anglo-saxonne, un forme de maniérisme qui tourne à la démonstration de force tant sur le plan de la mise en scène pure, Stoker est un choc.

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On le sait depuis JSA, Park Chan-wook est un virtuose qui n’a pas fini d’agacer tant son cinéma transpire le cinéma justement, mettant à profit tous les outils mis à disposition d’un cinéaste pour composer une réalité alternative. Dans Stoker, plus encore que dans Old Boy qui fut tant bêtement attaqué sur ce point, c’est la manipulation qui prime. Manipulation par un scénario suffisamment ludique pour conserver une zone de flottement sur la véritable nature des personnages, et ce jusqu’au plan final, mais manipulation surtout par la mise en scène. C’est là que Park Chan-wook se rapproche encore un peu plus d’Alfred Hitchcock. Manipuler et contrôler l’œil du spectateur pour le convaincre que l’illusion est une réalité, c’était un des tours de force de Vertigo et du cinéma d’Hitchcock en général, grand maître de l’orientation subtile du regard du spectateur. Dans Stoker, la technique du réalisateur permet ainsi de brouiller la réalité du récit. Qui est le sujet du film ? Qui est dans la ligne de mire de l’oncle Charlie ? Ces questions naissent à travers le dispositif de mise en scène et rien d’autre. Ainsi, dans un brillant plan séquence, le jeu sur les focales et le hors champ, avec entrée et sortie du cadre du sujet, brouille déjà les pistes. Plus tard, une discussion et un jeu de séduction poursuivent l’entreprise : Charlie s’adresse-t-il à la jeune India ou à sa mère qui semble consumée par le désir ? Toujours plus pervers, Park Chan-wook va jusqu’à manipuler nos émotions, à l’image de cette scène dans la douche où ce qui ressemble à des pleurs et des regrets n’est pas vraiment ce que l’on croit. Cette sensation presque masochiste d’être ainsi manipulé, à la fois désagréable car signifiant une perte de contrôle, tout en étant extrêmement ludique, colle à merveille au propos de Stoker qui n’est autre qu’un portrait sexué d’une certaine bourgeoisie nourrie de secrets et de drames, où là encore la réalité ne l’est jamais vraiment. C’est l’éveil des sens de la jeune India, interprétée par une Mia Wasikowska qui n’avait jamais été aussi juste, passant de la petite fille à son papa à une prédatrice implacable, après un lent apprentissage du sexe symbolique autant par la présence de ces insectes que cette hallucinante séquence de piano filmée comme une scène de sexe fiévreuse et virevoltante. C’est Matthew Goode qui impressionne en dandy/vampire/ogre, créature à la fois séduisante et insaisissable, visiblement dérangée, tandis que Nicole Kidman reste en retrait mais rayonne dans la peau de cette bourgeoise à la beauté qui l’abandonne peu à peu, consumée par une jeunesse qui lui échappe et un désir qui lu file entre les doigts. Merveilleusement éclairé par l’habitué Chung Chung-hoon, monté par le médiocre Nicolas De Toth visiblement touché par la grâce tant son montage est d’une élégance de chaque instant, Stoker est loin d’être le meilleur film de Park Chan-wook mais s’impose comme une véritable réussite dans un genre abandonné par les auteurs. C’est également une des rares preuves qu’un réalisateur asiatique, s’il garde sa liberté, peut très bien faire quelque chose de grand chez l’Oncle Sam.