film-critique

Prometheus (Ridley Scott, 2012)

de le 01/06/2012
FICHE FILM
 
Synopsis

Ridley Scott, réalisateur de “Alien” et “Blade Runner”, retrouve le monde de la science-fiction dont il est l’un des pionniers les plus audacieux. Avec PROMETHEUS, il créé une mythologie sans précédent, dans laquelle une équipe d’explorateurs découvre un indice sur l’origine de l’humanité sur terre. Cette découverte les entraîne dans un voyage fascinant jusqu’aux recoins les plus sombres de l’univers. Là-bas, un affrontement terrifiant qui décidera de l’avenir de l’humanité les attend.

 
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Suivre la carrière de Sir Ridley Scott devient compliqué et le clivage se creuse entre les fans béats qui refusent de voir que le bonhomme ne refera jamais quelque chose d’aussi puissant que son quarté de début de carrière (Les Duellistes, Alien, Blade Runner et Legend, forcément ça en impose méchamment) et les autres qui refusent d’accepter qu’il fasse d’autres types de bons films (La Chute du faucon noir, American Gangster, Gladiator, Kingdom of Heaven DC… si ça c’est considéré comme de la merde il va falloir songer à se laver les yeux). Les choses ne risquent pas de s’arranger avec Prometheus, promesse non tenue d’un projet qui se retrouve le cul entre deux chaises, entre la préquelle (mais qui n’en est pas vraiment une) à Alien et la mise en place d’une toute nouvelle mythologie, et accessoirement d’une toute nouvelle franchise de science-fiction. Prometheus est une œuvre bâtarde assez fascinante, qui déçoit grandement mais enchante aussi souvent, un drôle de film qui aurait gagné à couper les ponts avec la saga Alien plutôt qu’à sortir les rames pour s’y raccrocher coûte que coûte et de façon presque grotesque.

[quote]Prometheus non tenue

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Le manque de clarté dans le discours de Ridley Scott concernant les motivations du projet semble contaminer le film tout entier. D’ailleurs la grande faute de Prometheus n’est sans doute pas à mettre au crédit de Ridley Scott mais plutôt de son duo de scénaristes : Jon Spaihts, responsable du médiocre The Darkest Hour, et surtout Damon Lindelof. Le scénariste de la série Lost, qui avait un peu foiré le mélange des genres sur son premier script pour le cinéma (Cowboys & Envahisseurs) n’a rien perdu de son goût pour le mystère les éléments mystiques mais se perd légèrement en cours de route. L’idée de départ, démystifier l’univers d’Alien en apportant des réponses à certains de ses mystères (enfin, essentiellement le fameux Space Jockey qui aura alimenté tant de fantasmes) est déjà une erreur, un peu comme si Quentin Tarantino faisait un film dont le but est d’expliquer ce qui se trouve dans la valise de Pulp Fiction. Le mystère, part essentielle de la puissance imaginaire du cinéma. Mais soit, il veut apporter une explication. Le problème est qu’en reproduisant plus ou moins le script d’Alien vs. Predator il emprunte la voie la moins glorieuse, et Damon Lindelof de transformer cette quête passionnante vers les origines de l’humanité en pensum imbuvable qui envoie des idées métaphysiques en l’air toutes les cinq minutes et les laisse se promener au fil du vent. Avec un tel matériau de base, avec une telle ambition, avec une telle mythologie pour le soutenir, Ridley Scott avait la possibilité de se frotter au maître-étalon de la SF dite « intelligente », 2001, l’odyssée de l’espace. Au lieu de ça, et bien aidé par l’écriture volatile de Lindelof dont le seul objectif est de multiplier les questionnements sans réponse, oubliant au passage toute cohérence narrative au sein du film et de la saga Alien à laquelle il se raccroche in extremis mais de façon totalement artificielle (et on peut longtemps discuter du lien précis avec le Space Jockey, censé être assis au poste de pilotage dans le film de 1979), Prometheus ressemble surtout à une série B bourgeoise qui n’a vraiment d’intérêt que dans la puissance iconographique de ses images. Car on a beau tourner le problème dans tous les sens, Prometheus laisse toutes ses questions en suspens, construit comme le pilote de deux heures d’une série TV passionnante sur l’aventure d’un groupe de scientifique de l’espace à la rencontre des origines de l’humanité. C’est la signature Lindelof, malheureusement, et si la magie fonctionnait dans Lost, ce n’est plus le cas au cinéma. D’autant plus qu’au sein même du film, après une première partie franchement royale, on assiste à une succession d’erreurs d’écriture plutôt embarrassantes dans leur ensemble, dans la caractérisation des créatures, dans l’utilisation artificielle des flashbacks, dans le traitement raté de la dramaturgie en faisant apparaitre des personnages dans l’incohérence la plus totale. A vrai dire, et quoi qu’en dise Ridley Scott, ça sent tout de même une future sortie en version Director’s Cut pour amener une vraie cohérence. Ou pas.

Et finalement le plus rageant dans tout ça est de voir le traitement luxueux apporté par Ridley Scott à un tel script. Prometheus est souvent beau, parfois magnifique, sporadiquement impressionnant. Le réalisateur se glisse à nouveau dans la peau du brillant faiseur d’images, qui n’a toujours pas de signature visuelle propre – il n’en aura sans doute jamais – mais qui est capable de livrer des plans d’une beauté assez incroyable. Il faut dire qu’il peut s’appuyer sur une direction artistique de très haut niveau (mais vraiment très haut, c’est sublime) et une photographie belle à pleurer. Mais les plus belles images du monde ne peuvent pas rattraper les errances d’un scénario raté, qui tente de reproduire habilement les réflexions abordées il y a 30 ans dans Blade Runner sur l’intelligence artificielle et l’évolution de l’humanité, la création et la croyance spirituelle, la foi, tout simplement. Par séquences, Prometheus est passionnant, oui, c’est l’ensemble qui pose de vrais problèmes. Et c’est tellement dommage car la vision de metteur en scène de Ridley Scott, qui trouve avec la Red Epic et le traitement de la 3D un outil fascinant pour créer les matières et construire un univers visuel qui prend littéralement vie à l’écran, est celle d’un homme qui semble avoir des choses à dire et à montrer. On peut vraiment regretter qu’il ne soit pas suffisamment regardant sur la qualité des scripts qu’il porte à l’écran. Car en l’état Prometheus aurait dû être un film immense, un jalon du cinéma de science-fiction par l’un de ses auteurs majeurs, mais il n’est qu’une très belle illusion, deux heures de déception sauvées par des fulgurances incroyables (une scène d’opération formidable, point d’orgue dramatique du film, visuellement époustouflante) et la promesse d’une nouvelle mythologie, par des acteurs souvent très bons (Michael Fassbender entre l’incarnation du répliquant façon Blade Runner et le héros/guide/prophète de Lawrence d’Arabie) même quand leurs personnages ne servent à rien. En espérant que l’escroquerie Lindelof soit mise à jour cette fois, et que Ridley Scott se paye un bon scénario pour son prochain film.