film-critique

L’ivresse de l’argent (Im Sang-soo, 2012)

de le 26/05/2012
FICHE FILM
 
Synopsis

Youngjak est le secrétaire de Madame Baek, dirigeante d'un puissant empire industriel coréen. Il est chargé de s'occuper des affaires privées de cette famille à la morale douteuse. Pris dans une spirale de domination et de secrets, perdu entre ses principes et la possibilité de gravir rapidement les échelons vers une vie plus confortable, Youngjak devra choisir son camp, afin de survivre dans cet univers où argent, sexe et pouvoirs sont rois...

 
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En 2010 The Housemaid du surdoué Im Sang-soo récoltait une volée de bois vert, conspué par une majeure partie de la critique et privé d’un prix de la mise en scène qui lui était acquis au profit de Tournée. Pourtant cette variation moderne et glacée du classique La Servante de Kim Ki-young osait le baroque, l’outrance, et le traitement hypersexué pour un résultat assez formidable. Im Sang-soo risque bien de suivre sa carrière de génie mal aimé avec L’ivresse de l’argent, sorte de suite lointaine et logique de The Housemaid qui en reprend le discours pour le pousser encore plus loin. Après avoir humilié une servante, la haute bourgeoisie va s’en prendre à un homme de main pour le faire plier et entrer dans ce système de caste et cette démonstration de force. Le résultat, s’il est souvent brillant, tourne parfois tellement à la redite qu’il en devient un brin pompeux et gratuit. Reste qu’Im Sang-soo est aujourd’hui un des seuls à oser mettre en lumière les contradictions sociales et économiques qui ruinent la société sud-coréenne, et que sa démonstration ne manque pas de charme.

La filiation avec The Housemaid s’impose dès les premiers plans, avec cette rigueur dans la mise en scène à la fois glaciale et flamboyante, qui verrouille des mouvements de caméra toujours ample et une stylisation souvent outrancière dans chaque scène. L’ivresse de l’argent est un film d’une beauté plastique assez stupéfiante, clairement bling bling mais qui colle à son sujet comme rarement. Im Sang-soo filme la bourgeoisie dans ce qu’elle a de plus mécanique, de plus cruel et de plus désincarné, et sa réalisation est très précisément ce qu’il fallait faire pour traiter un tel sujet. Géométrie des cadres, grandiloquence des mouvements, des travellings, L’ivresse de l’argent est un film qui transpire le luxe par l’image, au delà même de ses décors immenses et qui semblent vidés de toute forme d’âme. Dans les premières lignes de dialogue, un homme qui reçoit deux valises de billets lance un cynique « l’argent propre, ça n’existe pas », phrase qui rythmera l’ensemble du film. Im Sang-soo pose à nouveau son regard acéré sur une société bourgeoise en plein déliquescence, qui sombre peu à peu dans la monstruosité pour sauver les apparences ou laver son honneur. A travers un récit taillé dans le diamant, souffrant tout de même d’une faiblesse chronique dans la construction des personnages, le film développe son idée de l’argent qui pourrit tout et s’immisce comme un virus dans la société, jusqu’à la ronger de l’intérieur. Encore une fois, il livre un film qui transpire le sexe et le désir de s’élever dans la société, ponctuée de séquences fiévreuses filmées avec une grâce malsaine et de passages comiques encore plus marquées que dans le précédent. S’il ne cède au fantastique que dans une scène presque subliminale, il embrasse complètement le grotesque, installe une tension sexuelle déviante autour du personnage de Yoon Yeo-jeong, filme une scène de baston dans laquelle le ridicule l’emporte à travers une technique de boxe, illustre un passage à tabac devant une projection du film La Servante et joue en permanence sur un certain décalage comique complètement assumé, par exemple dans l’utilisation de la langue anglaise. En profondeur, L’ivresse de l’argent dresse le portrait d’une société fondée sur la fange du capitalisme, qui célèbre les médiocres à condition que leur compte en banque soit bien garni, et qui pulvérise l’arrivisme en l’humiliant de la pire des façons.

La manipulation par le pouvoir des puissants est au centre des débats, le racisme ordinaire qui plonge les communautés d’immigrants dans les rôles de serviteurs écrasés au plaisir également. C’est le portrait cinglant d’une caste qui se gausse de sa puissance construite sur le mal absolu et qui continue d’exercer le pouvoir, fière de sa propre décadence et certaine de son avenir radieux. « Vous serez toujours inférieurs » lance l’idiot de fils qui gaspille la fortune familiale par des placements crétins et des dépenses en frais d’avocats, comme un membre d’une société arienne transposée en Asie. Dans ce monde, qui n’est clairement qu’une variation plus noble de celui de Dallas, les suicides ont lieu en famille et les personnes qui entrent dans une famille par le mariage sont voués à la dépravation et à l’humiliation. Le mépris des classes inférieures est symptomatique des sociétés capitalistes et Im Sang-soo l’illustre à nouveau à merveille. Il n’y a bien que dans son épilogue un brin naïf que le réalisateur se laisse aller à un trait d’espoir, ponctuant une série noire dont la Corée moderne ne sort pas grandie. Par son verbe brillant et sa construction habile, ne dévoilant tous les enjeux de cette illusion qu’au fur et à mesure du film, par ses acteurs qui font de l’outrance un mode de vie tout à fait probable, par sa beauté formelle qui change les hommes en statues de bronze et les femmes en objets de désirs désincarnés, dans des décors glacés de magazines, L’ivresse de l’argent séduit mais marque une certaine stagnation chez Im Sang-soo qui peine à se renouveler depuis The President’s Last Bang.

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