film-critique

Les Géants (Bouli Lanners, 2011)

de le 31/10/2011
FICHE FILM
 
Synopsis

C’est l’été, Zak et Seth se retrouvent seuls et sans argent dans leur maison de campagne. Les deux frères s’attendent encore une fois à passer des vacances de merde. Mais cette année là, ils rencontrent Danny, un autre ado du coin. Ensemble, à un âge où tout est possible, ils vont commencer la grande et périlleuse aventure de leur vie.

 
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Il a suffi de deux films, le méconnu Ultranova et le formidable Eldorado pour transformer un second rôle belge récurrent, avec une de ces vraies tronches de cinéma qu’on n’oublie jamais, en un véritable auteur, majeur qui plus est. Déjà porteur de thèmes et obsessions forts, du road-movie à l’explosion de la cellule familiale, sujet ô combien classique mais si rarement traité avec la finesse nécessaire, Bouli Lanners développe une oeuvre pour l’instant d’une cohérence absolue et dans laquelle Les Géants s’inscrit de façon tout à fait logique, en opérant une régression vers l’enfance qui va donner encore plus de liberté à l’auteur. Avec autant de choses à dire à l’image que dans le hors champ, l’absence étant un élément essentiel de son récit, l’artiste abandonne quelque peu le road-movie « classique » pour lui donner une autre texture, celle du conte. Ni social, ni théorique, mais brassant pourtant bien plus que n’importe quel essai bidon du cinéma d’auteur français, Les Géants est une petite merveille fonctionnant pour beaucoup par le pouvoir d’évocation de l’image.

Avec son titre mystérieux, qui trouvera une résonance seulement face au résultat global du film, Les Géants se pare d’apparences qui collent parfaitement au thème de la jeunesse. Si Bouli Lanners délaisse le road-movie, quoique pas totalement, c’est pour mieux embrasser le conte. Tous les éléments y sont, du trio d’enfants à l’absence de véritable figure adulte et responsable, en passant par des rencontres toujours à la lisière du fantastique. Un ogre silencieux qui semble attendre le dérapage, un monstre violent au regard halluciné, un ange gardien, une fée noire… ce récit fait de symbole établit autant une fuite en avant qu’un véritable parcours du combattant pour passer de l’enfance à l’âge adulte. L’utilisation des figures du conte permet à Bouli Lanners d’aborder des choses graves, et en particulier l’absence des parents, sans jamais tomber dans le pathos. Car si on rit beaucoup, il y a toujours des éléments extrêmement noirs, voire franchement cruels, qui effleurent la surface de la fable. On pourra même être choqué devant la démonstration par l’absurde de ce qu’est une mère démissionnaire, mais le réalisateur est suffisamment intelligent pour garder un focus constant sur son histoire, celle de ces trois gosses et leur destin, ne faisant des épreuves qu’ils traversent que des jalons à passer pour se construire. Et ainsi, il ressort des Géants quelque chose d’éminemment positif. À tel point que le vent de liberté qui souffle sur le film balaye tout le reste, faisant instantanément des Géants un des films les plus justes sur l’enfance et l’amitié comme vecteur de survie avec Stand by Me de Rob Reiner, pour ne citer que le plus emblématique, voire l’ensemble des productions Amblin. Maîtrisant incroyablement bien les ambiances oniriques et les moments hors du temps, Bouli Lanners ne va pas se contenter de suivre trois gamins partis vivre dans les bois, il va faire infuser l’étrangeté tout en posant une à une ses métaphores et ainsi construire une réflexion dense à la fois sur la condition de l’enfant aujourd’hui mais également sur le concept même de la liberté.

Le belge a des choses à dire, et il les dit sacrément bien. Car l’oeuvre dont il accouche peut très bien se voir comme une immense vision symbolique de la Belgique déracinée d’aujourd’hui et son errance (quoique le film reste plutôt optimiste) mais elle touche surtout à une sorte d’universalité qui permettra à chaque spectateur d’y retrouver une partie de son enfance, et donc de sa propre humanité. En poussant vers les extrêmes la différence entre enfants et adultes, ces derniers n’étant pour la plupart que des freaks aux lignes de dialogues se résumant parfois à des grognements, il accentue encore l’aspect conte de fées et cela lui permet de transformer son trio en héros inconscients, tellement soudés l’un à l’autre que rien ne semble pouvoir les arrêter. Il se dégage de chaque scène une grâce certaine, une poésie mêlée à un humour qui fait mouche. Et ce grâce en grande partie aux comédiens, formidables d’un bout à l’autre, portés par une énergie tellement rare et communicative qu’elle constitue un bol d’air à chaque séquence. Bouli Lanners se révèle une nouvelle fois excellent directeur d’acteurs et conteur mais il est surtout un formidable metteur en scène nanti de la plus noble des ambitions : faire du cinéma d’auteur populaire. Avec un sens du tempo incroyable, qui s’ajuste à la perfection avec la composition aux accents très folk, un véritable sens du beau cadre et des mouvements d’une élégance certaine, il touche à quelque chose auquel peu d’européens peuvent prétendre, un souffle très américain dans l’image. Ainsi il n’est pas interdit de penser à La Nuit du chasseur ou à Délivrance devant Les Géants, car c’est typiquement vers ce cinéma très libre qu’il s’oriente. Une poésie, une ode à la liberté, une ouverture sur le monde à la fois cruelle et pleine d’espoir qui vient se traduire par ce plan final incroyable au-dessus d’une rivière, une iconographie d’une puissance inattendue et un amour sans bornes envers ces personnages.