film-critique

John Carter (Andrew Stanton, 2012)

de le 02/03/2012
FICHE FILM
 
Synopsis

Le cinéaste oscarisé Andrew Stanton signe avec JOHN CARTER un grand film d’aventures qui se déroule sur la planète Barsoom (Mars), peuplée de tribus guerrières et d’extraordinaires créatures. Tiré du premier livre du « Cycle de Mars » d’Edgar Rice Burroughs, le film raconte le fascinant voyage de John Carter, qui se retrouve inexplicablement transporté sur Barsoom, au cœur d’une guerre mystérieuse entre les habitants de la planète. Parmi tous les êtres étranges qui peuplent cet univers, il fera la connaissance de Tars Tarkas et de la captivante princesse Dejah Thoris. Dans ce monde sur le point de disparaître, Carter va découvrir que la survie de Barsoom et de son peuple est entre ses mains…

 
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Ces derniers mois auront été ceux d’une révolution. En effet, le cercle des dieux de l’animation, chez Pixar, a vu partir deux de ses meilleurs éléments vers le cinéma en prises de vues réelles. Brad Bird tout d’abord, qui avec Mission: Impossible – Protocole fantôme a non seulement réussi à contrôler sa superstar Tom Cruise mais a surtout accouché d’un très grand film d’action, et maintenant Andrew Stanton. Avec John Carter, à l’origine John Carter of Mars, titre magnifique qu’il aurait dû garder, le réalisateur du Monde de Némo s’attaque à un projet d’une toute autre ampleur, le genre de film qu’on ne voit qu’une fois tous les 10 ans, avec de la chance. Comme Avatar, comme la saga Star Wars, comme tant d’autres, John Carter est un film-monde. Un tournage titanesque, un projet fou, et au final un film dont Disney ne sait pas quoi faire et tente depuis des mois de le vendre comme un vulgaire conte de science-fiction pour enfants, alors qu’il s’agit d’un film d’une ampleur que le studio ne retrouvera pas de sitôt. Quoiqu’il en soit, John Carter existe, John Carter va être vu, et John Carter est un film hors normes… à défaut d’être le grand film tant attendu.

John Carter est un paradoxe filmique car il est à la fois à la pointe de la technologie cinématographique mais semble pourtant daté de par son contenu. Il y a quelque chose de magique là-dedans, car le pari fou d’Andrew Stanton est de faire vivre sur grand écran une aventure matricielle pour presque 100 ans de culture populaire, de la littérature au cinéma, en passant par la bande dessinée. De ce fait, on a à plusieurs reprises l’impression de retrouver des scènes et éléments déjà vus, que ça soit chez George Lucas, Marvel ou DC Comics. Pourtant, jamais on n’a la sensation de redite tout simplement car Andrew Stanton sait raconter son histoire. Il n’a pourtant pas tous les atouts de son côté, avec notamment un scénario qui frôle parfois l’indigence, en particulier pour tout ce qui concerne la romance entre John Carter et Dejah Thoris, traitée par dessus la jambe alors qu’il y avait le potentiel de retrouver celle entre Jake Sully et Neytiri. Il y a également un sérieux problème de progression narrative et de recours systématiques à des ellipses parfois énormes, simplement pour pouvoir faire entrer le film dans son format de 2h20, bien trop peu pour un récit d’une telle ampleur et nourri avec de tels enjeux dramatiques. Ces problèmes sont rédhibitoires, clairement. Pourtant John Carter parvient à s’élever au-delà de ces lacunes. Sans jamais atteindre le statut immense qu’on espérait, mais il transpire tellement le désir de faire du grand cinéma et de créer de toutes pièces un univers régi par ses propres codes, de renouer avec les codes classiques du film d’aventure et de la fresque SF, qu’il s’impose comme un jalon important. Et ce d’autant plus qu’il fait partie d’une race de films en voie d’extinction, dont les prochains représentants seront Le Hobbit : Le voyage inattendu et Pacific Rim. John Carter c’est à la fois l’audace d’affronter un mythe fondateur et la volonté de réaliser un classique instantané, en s’appuyant sur les archétypes inusables de la représentation du héros et de son parcours vers la gloire ou l’accomplissement. Un parcours complexe qui souffre d’être ici autant resserré mais qui s’avère vraiment maîtrisé sur ce point. Afin qu’il n’y ait aucune confusion, John Carter n’est PAS un film d’action à proprement parler. On y trouve quelques séquences de combats et batailles, formidables, mais il s’agit globalement d’un film construit sur un tissu narratif classique de quête. On y trouve des idées formidables, comme celle d’inclure dans le premier et le dernier acte du film, situés sur Terre, l’auteur du Cycle de Mars, Edgar Rice Burroughs, en lui donnant un rôle aussi consistant que malin. Et le tout en gardant des éléments typiquement « Disney » parfaitement intégrés, tels Woola.

Les vingt premières minutes de John Carter sont la preuve que la promotion de tout le film a été une catastrophe. En effet, toute cette première partie située dans l’état de Virginie n’a rien de commun avec une fresque SF car il s’agit tout simplement d’un pur western, aussi épique que drôle, et qui permet à Andrew Stanton de rapidement faire ses preuves. Très posé et soutenu par un montage au cordeau, il impose tout à coup une toute autre ampleur à sa mise en scène dès qu’il commence à filmer une chevauchée de John carter poursuivi par des soldats. C’est souvent la marque des grands. Une impression qui sera confirmée par la suite tant John Carter flirte souvent avec le très grand cinéma, avec toujours cette audace d’oser l’improbable. Andrew Stanton possède cette capacité inhérente aux réalisateurs qui se sont déjà frottés avec succès au cinéma muet, à savoir une maîtrise totale des mouvements de personnages dans l’espace et le cadre. Ainsi, dès qu’il s’agit de mettre en mouvement John Carter sur Mars, avec la différence de gravité qui lui donne une liberté d’action surréaliste, c’est magnifique car le réalisateur sait précisément capter ses déplacements et maîtrise la narration visuelle, cet outil formidable qui fait l’essence du cinéma. Cette audace et ses heureuses conséquences se retrouve également, par exemple, dans la plus belle séquence de tout le film. Un combat de John Carter seul face à des dizaines d’ennemis, une lutte sauvage montée en parallèle avec un drame bien précis de sa vie passée sur Terre. Cette scène, visuellement splendide, est à la fois un intense moment d’émotion, une référence formidable aux illustrations de Frank Frazetta et une utilisation brillante de l’outil du montage pour tout d’un coup projeter une nouvelle lumière sur le personnage principal et le redéfinir. Cette scène-clef qui correspondrait à l’étape « révélation » du parcours héroïque transcende le film et lui donne un tout nouveau souffle, une toute autre ampleur. Oui, car comme toutes les grandes fresques de l’histoire du cinéma, John Carter répond au cahier des charges du héros tel qu’il est établi depuis la nuit des temps. On pourra toujours pester contre la sensation de déjà vu, elle n’est rien comparé au statut fondateur de ce récit qui s’incarne enfin dans sa totalité au cinéma, tel qu’il fut imaginé par son auteur à partir de 1917.

Le statut universel de John Carter permet de lui appliquer toutes les grilles de lectures voulues, à commencer par celle de la politique. Alliance forcée avec l’ennemi, manipulation d’une organisation de l’ombre, aliénation du peuple et rébellion, tout est tellement actuel derrière cet univers purement fantastique. Andrew Stanton jongle avec des notions et des figures qui imposent une vraie précision et il s’en sort merveilleusement. Il construit ainsi son héros de façon tout à fait logique, le faisant évoluer d’une quête personnelle vers une prise de conscience de son rôle d’élu et une quête bien plus noble. Il construit un univers tout à fait viable, avec sa propre physique et son propre langage (avec une magnifique scène d’apprentissage du langage Thark qui n’est pas sans rappeler celle du 13ème Guerrier, et nous rappelle que John McTiernan avait déjà bossé sur une adaptation du Cycle de Mars) et bâtit ses archétypes de personnages en évolution constante, dans un monde aux règles contrôlées par de drôles de créatures polymorphes dirigées par Matai Shang (excellent Mark Strong en nemesis de l’ombre), créatures entre les siths de Star Wars et les élémentaux des Chroniques de Riddick. Complexe, passionnant, John Carter possède bien ce potentiel de classique, par la consistance de son univers, la précision de sa mise en scène brute, un monstrueux effort de montage au sein des séquences et ses quelques scènes d’action monstrueuses en forme de points d’orgue. Certains pesteront contre les valeurs simples qui sont mises en avant, comme la lutte pour réunifier les peuples, qu’on jugera plutôt noble. John Carter c’est un peu comme un premier film, une œuvre débordante de générosité et d’idées géniales, portée par un acteur surprenant de charisme (Taylor Kitsch en héritier direct d’Arnold Schwarzenegger dans Conan le barbare), une bande son exceptionnelle signée Michael Giacchino et des SFX bluffants autant dans l’utilisation de la performance capture – avec une interprétation formidable de Willem Dafoe en Thark – que dans la création de cet univers titanesque qui prend vie. Avec un peu plus de confiance de la part de Disney, avec plus de rigueur dans l’écriture et/ou en s’affranchissant de la limite de durée ayant donné lieu à des coupes sauvages, John Carter aurait pu être un très grand film. Il est juste très bon. Pour finir, un petit mot sur la 3D : elle est tellement dégueulasse qu’elle ruine bien souvent tout le travail de composition de plans.