film-critique

Blancanieves (Pablo Berger, 2012)

de le 20/01/2013
FICHE FILM
 
Synopsis

Sud de l’Espagne, dans les années 20.
Carmen est une belle jeune fille dont l’enfance a été hantée par une belle-mère acariâtre. Fuyant un passé dont elle n’a plus mémoire, Carmen va faire une rencontre insolite : une troupe ambulante de nains toreros qui va l’adopter et lui donner le surnom de «Blancanieves».
C’est le début d’une aventure qui va conduire Carmen/ Blancanieves vers elle-même, vers son passé, et surtout vers un destin à nul autre semblable…

 
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Pour son deuxième film après l’étonnant Torremolinos, le strip-tease de ma copine, Pablo Berger passe à la vitesse supérieure. Blancanieves, relecture inattendue du Blanche Neige des frères Grimm, fait se conjuguer la mythologie des contes ancestraux avec la tragédie shakespearienne et le cinéma de Todd Browning. D’une beauté à couper le souffle, cette œuvre étrange et entêtante, à la fois sublime et cruelle, prouve à nouveau que malgré les aléas économique le cinéma européen est en grande partie dominé par l’Espagne et que le conte de fées au cinéma a toujours de beaux jours devant lui si les auteurs avec la sensibilité nécessaire s’en emparent.

Le conte de fées est un terreau formidable pour les auteurs à l’imaginaire fertile. Et certains qu’on n’y attendait pas s’y révèlent tout à coup en abordant l’exercice avec une sensibilité différente. C’est le cas de Pablo Berger, cinéaste peu prolifique au cinéma, essentiellement établi dans la publicité et le clip musical, dont le court métrage Mamá fit grand bruit à la fin des années 80 (bénéficiant notamment d’une direction artistique signée Álex de la Iglesia) et qui s’imposa sur le box-office en 2003 avec son premier long Torremolinos, le strip-tease de ma copine. Avec Blancanieves, Pablo Berger s’approprie complètement un genre pour en proposer une relecture surprenante. Le film n’est pas tout à fait une fantasy. Il possède l’apparence d’un film historique et le cachet d’un vrai film muet, plus encore que The Artist, tout en étalant une forme de modernité qui impressionne durablement. Beau, lyrique, cruel et d’une tristesse qui balaye tout sur son passage, Blancanieves utilise la mécanique du conte de fées pour mieux traiter du drame et s’impose comme le plus bel hommage rendu à Todd Browning à ce jour.

Blancanieves 1

Si Blancanieves fonctionne si bien, c’est que jamais le film ne sonne faux. Il pourrait en effet très bien s’agir d’un film perdu et retrouvé aujourd’hui d’un de ces grands conteurs des années 20-30, à la fois portés sur un vrai sens du récit et sur l’exploration de nouvelles techniques de mise en scène ou de montage. Si on pense énormément à Browning et en particulier à son chef d’œuvre Freaks, la monstrueuse parade, les expérimentations formelles de Friedrich Wilhelm Murnau ne sont également jamais très loin. Freaks car dans cette version de Blanche-Neige, c’est le monde si étrange du cirque qui s’invite à la fête, avec ses créatures enchanteresses et effrayantes, en particulier dans le dernier tiers du film. Il convient d’ailleurs de passer une première partie légèrement en sous-régime, très convenue et un peu naïve, avant de profiter pleinement du spectacle. Tout ce qui tourne autour de Carmen enfant n’est pas ce qui impressionne le plus, Pablo Berger y faisant preuve d’une belle sensibilité mais d’un manque global d’ampleur dans sa narration. Chose que la suite balaye d’un revers de main magistral dès lors que les éléments dramatiques viennent s’imposer et bouleverser profondément le récit. Car avec l’éclosion du drame apparait l’élément essentiel à la fable : le fantastique, l’irréel, et plus généralement l’imaginaire. L’imaginaire et le merveilleux, les deux moteurs d’un film qui joue habilement avec les apparences. Car si les motifs fondamentaux du conte de Grimm sont là (la belle-mère, la pomme), s’incrustant dans le récit pour maintenir l’illusion, la trame de Blancanieves n’a pourtant que peu à voir avec celle de Blanche-Neige. C’est d’ailleurs au détour de quelques scènes plutôt amusantes qu’est directement évoqué le conte original et les 7 nains qui ne sont ici plus que 6. Blanche-Neige devient pour Carmen un moyen d’échapper à son existence réelle, en effectuant une projection telle qu’elle en oubliera l’essentiel. Lorsque le conte et la réalité finissent par se rencontrer, la douce illusion de l’un ne peut plus rien face à la brutalité de l’autre, à moins que la seule sortie heureuse soit finalement une sortie de piste triste à en pleurer.

Blancanieves 2

A l’inverse d’un conte de fées qui joue généralement la clé d’une fin heureuse afin de rassurer le lecteur après l’avoir parfois torturé, Blancanieves ose la cruauté. Une cruauté baroque, presque romantique, qui vient bousculer le confort tranquille du spectateur qui était pourtant certain d’assister à une nouvelle version de Blanche-Neige. L’intelligence du scénario qu’a construit Pablo Berger tient dans ces variations qu’accompagne une mise en images sous forme de parti-pris total. Blancanieves joue avec des interprétations très colorées pour sublimer l’absence de dialogues, utilise les cartons-titres avec plus ou moins de réussite, est emporté par une composition symphonique venue d’un autre temps et s’accommode de codes visuels et narratifs aujourd’hui inimaginables. La prise de risques assumée de Pablo Berger donne lieu à des moments de cinéma assez magiques, ces codes inhabituels permettant de faire renaître des sensations de spectateur presque oubliées. Et ceci en particulier au niveau de l’émotion à fleur de peau qui se dégage des montées en puissance symphoniques, de ces longs plans pour capter la détresse ou la joie dans un visage, ou de ces enchainements d’une élégance qui manque tellement au cinéma contemporain. Blancanieves est un conte porté par une grâce purement cinématographique, faite d’affrontements face à des créatures venues tout droit d’une fable (le taureau, la belle-mère et sa garde-robe…) et donnant lieu à des compositions graphiques cherchant l’iconisation. C’est également une belle histoire autour d’une jeune fille qui préfère s’abandonner au merveilleux plutôt que d’affronter encore la cruauté des hommes, quitte à vendre son âme au diable pour trouver le repos. De ces motifs fondamentaux doublés de cet essai formel franchement étonnant, porté par une famille d’acteurs en pleine performance physique, nait une réflexion fascinante sur le pouvoir de l’illusion et de l’imaginaire, autant que se dessine un portrait émouvant d’une relation père-fille comme on n’en voit que trop peu. L’héritage dans Blancanieves se trouve autant au cœur du récit que dans sa mise en scène, soit une cohérence totale dans l’œuvre.