Desierto : rencontre avec Jonás Cuarón

de le 10/04/2016
 
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Jonás Cuarón était de passage à Paris pour présenter son film Desierto lors de l’avant-première et avant de se rendre à Beaune, d’où il est reparti avec le prix du jury. Nous avons pu le rencontrer pour échanger sur cette œuvre puissante, en compagnie de son co-scénariste Mateo Garcia.

Était-ce clair dès le départ que vous souhaitiez faire un survival ? Et que représente ce genre pour vous ?

Jonás Cuarón : Oui dès le départ il s’agissait d’un récit de survie. Ce qui est intéressant avec le survival, c’est que le genre présente une situation où tous les êtres humains se retrouvent sur un pied d’égalité. Peu importe notre passif, on veut simplement survivre. Je crois que c’est le problème dans la façon que nous avons de gérer le phénomène d’immigration. Des cultures se rencontrent mais le plus important est que nous sommes tous des êtres humains.

Mateo Garcia : C’est un thème universel. Tous les êtres humains peuvent se connecter à la nécessité de survivre, que ce soit dans la nature ou face à un autre être humain.

DesiertoGael García Bernal et Jeffrey Dean Morgan ne sont présents dans le même cadre que dans le dernier acte. Que représente pour vous de les tenir séparés puis de les réunir ?

J.C. : C’est le fruit d’une longue réflexion. A certaines étapes de l’écriture, ils ne se rencontraient jamais et Sam restait cette lointaine silhouette terrifiante. Mais nous avons décidé de finalement créer ce contraste, de les suivre chacun sur leur chemin et de les réunir ensuite, de façon naturelle. On peut voir Desierto sous différents angles. Il y a l’aspect politique, le genre, mais nous avons toujours eu en tête l’aspect archétypal du survival. Jeffrey est le monstre de Gael et Gael cherche à fuir ce monstre. Il parcourt son chemin jusqu’en haut de la montagne et se jette dans le vide avec lui. Il découvre son propre monstre. Dans un sens, cela représente le voyage de la fuite vers la confrontation. J’ai fait très attention avec les acteurs. Jusqu’au tournage de cette scène, ils étaient vraiment séparés, ne se sont pas rencontrés. Ils n’étaient pas dans le même hôtel et je tournais un jour avec Jeffrey, le lendemain avec Gael. Ils ne se connaissaient pas donc dans cette scène, quand Gael commence à crier sur Jeffrey, il y a quelque chose de très sincère à l’écran.

Il y a un lien très fort entre le cinéma de votre père et le votre, dans le sens où on retrouve une approche sensitive et physique. Comment parvenez-vous à créer cette sensation et comment avez-vous intégré la musique de Woodkid dans le process ?

J.C. : Gravity et Desierto sont assez similaires, c’est en lisant le script de Desierto que mon père m’a demandé d’écrire Gravity. Nous devions créer une tension et il était clair pour moi que cela passerait par la musique. J’ai donc décidé de travailler avec Yoann, Woodkid. Pendant le tournage, je n’arrêtais pas d’écouter Run Boy Run. J’étais fasciné par le contraste entre la beauté de sa musique et sa dureté. Je savais que ses sons seraient parfaits pour le film. Nous avons travaillé ensemble pendant de longs mois ici à Paris, à chercher le son parfait pour créer une texture sonore au film plus qu’une simple composition pour l’accompagner. Lorsque nous avons montré le film aux USA pour des projections tests, une remarque m’a particulièrement interpellé. Cette personne disait que son cœur battait au rythme des percussions de la bande-son. Et c’est tout à fait ça. On ne va pas forcément faire attention à la musique mais elle vient provoquer quelque chose de physique.

Desierto 2Il y a beaucoup de violence dans votre film et elle est à l’écran, jamais cachée. Vous faites même mourir un chien, chose difficilement acceptable pour le public américain.

J.C. : Beaucoup m’ont demandé pourquoi je ne coupais pas avant les coups de feu. A un moment, Jeffrey tire sur un homme qui vient de s’écrouler et le tue. C’est mon frère. Quand ma mère a vu la scène elle a pleuré pendant tout le film. Pour moi il était important d’être respectueux. Quand tu fais un film sur la violence, tu dois la montrer. Il ne faut pas la rendre cool, la styliser au point que les gens ne voient pas les conséquences. Nous avons fait le choix d’être responsables. Concernant le chien, quand on écrivait le film, notre grand-mère, une franco-mexicaine qui adore les animaux, était plus en colère à propos du chien qu’à propos des mexicains. Il se passe la même chose aux USA. Cela révèle un questionnement moral chez le spectateur.

Le duel au sommet de la montagne est très long, jusqu’à créer une sorte de malaise. C’est une scène très courageuse de la part d’un « jeune » réalisateur. Aviez-vous des doutes à propos de cette scène ?

J.C. : Quand j’ai donné la scène à Yoann et que je lui ai demandé de l’illustrer musicalement, l’idée était de créer quelque chose de spirituel, d’existentiel. Il m’a demandé si je me moquais de lui, car il devait écrire un morceau extrêmement long, près de 6 minutes. Pour moi il était très important de ne pas la couper. Je voulais que le public voyage vers une sorte de transe, qu’il ressente la fatigue de cette escalade métaphorique. C’est une de mes scènes préférées.

Où en êtes-vous du développement de votre prochain film consacré à Zorro ?

J.C. : Nous en sommes vraiment dans les premiers stades de l’écriture donc il n’y a pas grand chose à en dire pour l’instant. Néanmoins, nous souhaitons continuer d’aborder un sujet via un genre pour traiter de problématiques plus vastes. C’est la raison pour laquelle j’admire le cinéma hollywoodien des années 70. A travers le genre, les auteurs pouvaient faire des films très politiques, très risqués et c’est une approche que je souhaite conserver et explorer.

Propos recueillis et traduits par Nicolas Gilli. Remerciements à Julie Tardit et Florian Lapôtre.