Harris Savides est mort : la lumière s’éteint
Parmi les grands directeurs de la photographie, Harris Savides avait une place de choix. Une place de pionnier gagnée à force d’un travail acharné sur la composition de ses lumières et qui est aujourd’hui bien vide. Celui qui éclaira les plus beaux films de Gus Van Sant, qui se fit l’outil méticuleux de James Gray et David Fincher, est mort à seulement 55 ans.
Triste destin que celui des directeurs de la photographie. Alors qu’ils sont les maîtres de la lumière, ils passent leur carrière dans l’ombre des réalisateurs. Pourtant, dans cette grande machinerie qu’est la création cinématographique, leur rôle est au moins aussi primordial que celui du metteur en scène ou du monteur, l’épine dorsale de l’image. Leurs noms sont bien souvent inconnus du grand public, qui n’y prête que peu d’attention au moment du générique, c’est pourtant eux qui décident si un film sera “beau” ou pas. Avec le décès d’Harris Savides, le cinéma perd un de ses plus grands manipulateur de l’ombre et de la lumière, un esthète, un expérimentateur, capable de passer d’un style à l’autre avec une facilité déconcertante. Il résumait ainsi sa philosophie : “J’éclaire une pièce et je laisse les personnages l’habiter, plutôt que d’éclairer les personnages”. Une approche esthétique qui en faisait un directeur de la photographie sans véritable signature, si ce n’est celle de l’excellence.
Formé à la School of Visual Arts de New York, Harris Savides s’est rapidement fait un nom en éclairant des clips musicaux, quelques essais pour la TV, pour ensuite se retrouver en renfort de Darius Kondji sur le tournage de Seven. Une rencontre fondamentale avec David Fincher qui donnera lieu à deux films à la lumière prodigieuse tout en n’ayant à peu près rien en commun : The Game et Zodiac. Deux films et deux approches de la photo qui représentent deux aspects du travail d’Harris Savides. D’un côté des films très sombres avec de la sous-exposition massive pour des films flirtant avec les toiles du Caravage comme The Yards et sa fameuse pellicule passée au four pour des noirs avec une teinte brunâtre, ou certaines séquences de Birth. De l’autre côté une approche que l’on pourrait qualifier de documentaire et répondant à sa philosophie de cinéma, privilégier la narration visuelle et la puissance de l’image. La recherche de l’authenticité d’une époque dans le raffinement 70′s de Zodiac et American Gangster, le naturalisme désenchanté et les tonalités solaires des errances existentielles et quêtes initiatiques de Gerry ou Last Days. Gus Van Sant, ou une autre rencontre essentielle pour Harris Savides, dans un style totalement différent et qui donna naissance à ce qui reste encore aujourd’hui le plan signature du cinéaste, la caméra suivant dans Elephant l’acteur de dos comme dans un vol heurté. Ils auront signé 6 films ensemble depuis A la rencontre de Forrester en 2000. S’ensuivent quelques infidélités chez Noah Baumbach, Woody Allen ou Sofia Coppola. C’est d’ailleurs pour elle, lui dont le travail sur The Yards fut comparé à celui de Gordon Willis sur Le Parrain de Francis Ford Coppola, qu’il signe son dernier travail avec The Bling Ring. Une bien triste ironie.
Le cinéma sera un peu moins beau avec son départ, n’oubliez pas son nom.
Crédits photo de couverture : @ Wilson Webb 2012











