Posted 2012/08/20 by Nicolas Gilli in Actus
 
 

Tony Scott, le dernier samaritain est mort (1944-2012)

Tony Scott
Tony Scott

Tony Scott, réalisateur majeur des années 80-90, pierre angulaire de l’édifice Bruckheimer revenu ensuite à sa passion pour l’expérimentation, s’est suicidé à l’âge de 68 ans. Il travaillait sur un nombre incalculable de projets dont un remake des Guerriers de la nuit, Top Gun 2 et une adaptation de Hell’s Angels de Hunter S. Thompson.

Tony Scott est mort. Et comme à chaque fois qu’il est question de parler des frères Scott, on redécouvre son âge. Le cadet avait donc 68 ans, lui qui a réalisé certains des films les plus modernes de la décennie passée. Il n’était donc pas un jeune loup d’Hollywood mais un homme mûr, un artiste réfléchi dont la folie expérimentale s’est retrouvée coincée dans le corps et l’esprit d’un grand-père. Tony Scott était l’un des réalisateurs les plus passionnants de ces dernières années, un papy qui faisait gentiment la leçon aux gamins aux dents longues en les prenant à leur propre jeu et en osant aller bien plus loin que tout ce qu’ils auraient pu imaginer. Pourtant Tony Scott n’a jamais bénéficié de l’aura exceptionnelle de Ridley. Lui n’a jamais réalisé Alien ou Blade Runner, ses succès populaires se nomment Top Gun, Jour de tonnerre et Le flic de Beverly Hills II. L’écurie Bruckheimer, une croix qu’il aura portée jusqu’à la fin mais qu’il n’aura jamais désavouée.

Un yes-man appelé pour mettre en scène des films calibrés pour une star, voilà comment était considéré Tony Scott, en plus de ne jamais avoir réussi à se débarrasser de son étiquette de “clippeur”. Pourtant, il fait preuve très tôt d’un sens aigu de la mise en scène et d’une volonté de recherche esthétique, et ce bien avant son premier long métrage, l’incroyable et trop méconnu film de vampires Les Prédateurs, avec Catherine Deneuve et David Bowie. Ses premiers courts/moyens métrages One of the Missing et surtout Loving Memory, pépite gothique sortie en blu-ray de l’autre côté de la Manche, font état d’un réalisateur avec une volonté affirmé d’auteur et non de faiseur. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’il a en quelque sorte forgé l’esthétique du cinéma d’action US sur à peu près deux décennies, pour le meilleur comme pour le pire.

Revenge Tony Scott, le dernier samaritain est mort (1944 2012)

Cependant son sens de l’esthétique, toujours très discutable car issu de ses expérimentations dans la publicité, aura tapé dans l’œil du terrible duo Bruckheimer/Simpson, assurant à Tony Scott des montagnes de dollars. Le résultat, un brin tragique, est qu’il passera la majeure partie des années 80 et 90 à pondre des films aussi cultes qu’insignifiants, planquant ses idées au profit d’une efficacité très hollywoodienne en pleine période de starification. Pourtant, pendant cette période quelques films prouvent qu’il n’a rien perdu de son talent ou de sa verve mais l’a simplement joué tactique, en gardant tout en sourdine. En 1990, il s’échappe de la houlette de ses producteurs et signe Revenge, un de ses meilleurs films porté par un Kevin Costner alors au sommet (la même année sort Danse avec les loups) et des seconds rôles géniaux (Anthony Quinn, Tomas Milian et la sublime Madeleine Stowe). Western moderne au final inoubliable, il reste pourtant un de ses films les moins vus. Un an plus tard, il remet le couvert avec Le Dernier Samaritain, chef d’œuvre du buddy movie made in Shane Black et gros échec au box office pour cette première et unique collaboration avec l’autre gros producteur des années 90, Joel Silver. A ce moment précis, l’œuvre de Tony Scott semble déjà prendre une nouvelle direction et s’affirmer, même s’il reste dans un schéma assez classique. Deux ans plus tard arrive True Romance, considéré comme le meilleur film de Tony Scott, celui qui semble pourtant le moins lui appartenir. Sur un scénario de Quentin Tarantino et Roger Avary, il signe une romance pop comme un Bonnie & Clyde moderne, romantique et drôle portée par un casting somptueux. Et s’il en a modifié le final, le film ressemble bien plus à un film de Quentin Tarantino qu’à un film de Tony Scott, et ce même si ce dernier y a apporté son propre univers esthétique et a signé quelques unes des plus belles scènes du cinéma d’action des années 90. Le Fan et USS Alabama semblent marquer un certain retour au calme, extrêmement trompeur car en 1998 c’est un tout nouveau Tony Scott qui apparait et qui entame sa transformation en auteur high tech et fou avec Ennemi d’état. Derrière le véhicule pour Will Smith qui sort du trio gagnant – économiquement tout du moins – Bad Boys, Independance Day et Men in Black, le réalisateur pose les bases de son nouveau style avec des plans complexes, une réappropriation de l’imagerie militaire quelques années après les frappes aériennes de la guerre du Golfe, un montage de plus en plus frénétique et un rythme ascendant. Toutefois, cela reste assez “classique” et peut rebutant pour le grand public, tout comme Spy Game qui affirme un peu plus ce virage. Puis vient Beat the Devil, et tout explose.

domino Tony Scott, le dernier samaritain est mort (1944 2012)

Dans ce court métrage réalisé pour BMW dans l’anthologie The Hire, avec Clive Owen en fil rouge entre les films réunissant quelques uns des plus grands noms du cinéma mondial, Tony Scott expérimente comme un dingue. Avec cette relecture de Faust sur fond de course entre le diable Gary Oldman et James Brown aidé par Clive Owen c’est un festival de couleurs criardes, de montage ultra-cut interdit aux épileptiques, de texte qui apparait à l’écran comme un écho aux propos des personnages… une sorte d’esthétique complètement punk qui ne répond à aucune règle et qui trouve pourtant une grâce incroyable. Le résultat de Beat the Devil sur grand écran, ça sera tout d’abord Man on Fire, gros morceau à la fois humain et hardcore sur la vengeance et histoire d’amour déchirante entre un gros nounours alcoolique et une gamine. Le film est formidable mais contient encore quelques bouts de gras qui disparaissent pour de bon avec Domino, son chef d’œuvre. Domino c’est la folie de Beat the Devil étalée sur plus de deux heures. Sur un scénario de Richard Kelly et nanti d’un budget confortable de 50 millions de dollars, c’est un véritable film expérimental qui dégueule sur toutes les conventions cinématographiques pour un résultat aussi étourdissant qu’épuisant, comme un film de jeunesse dans lequel un futur réalisateur mettrait tout ce qui lui passe par la tête dans l’optique qu’il s’agirait de son premier et dernier essai. Fascinant, punk, agressif et drôle, le film divise et se fait largement dézinguer car il déborde de tout et va beaucoup trop vite. Après un tel sommet, Tony Scott calme le jeu avec un Déjà vu pas forcément mémorable, même si bourré d’idées et L’attaque du métro 1 2 3 qui n’apporte rien de bien neuf tout en restant un divertissement tout à fait respectable. Avec Unstoppable, il marque un vrai retour aux affaires en signant un véritable film de monstre, ou le film catastrophe par excellence des années 2010 avec un style moins expérimental et pourtant construit sur les essais passés.

Unstoppable restera le dernier film du génial anglais qui aura passé sa carrière dans l’ombre de son frère, qui comme lui aura été fier de sa fidélité envers ses acteurs, et qui était clairement le plus jeunes des papys d’Hollywood.

R.I.P. Tony.


Nicolas Gilli

 
A créé Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro, les frères Coen et Tsui Hark.