Ecrit le 2011/03/16 par Julien Lherm in Festivals
 
 

Un week-end au Festival du film asiatique de Deauville 2011


Des rues ornées de drapeaux coréens, chinois, japonais ou thaïlandais, des pandas portant le parasol emblématique de la ville… Pas de doutes, nous sommes à Deauville pour la 13ème édition du Festival du film asiatique. Au travers de 37 films issus de 7 pays et cinématographies différentes, le Festival rend hommage cette année à un réalisateur coréen majeur du pays du matin calme : Hong Sangsoo (TURNING GATE, LA FEMME EST L’AVENIR DE L’HOMME, WOMAN IN THE BEACH, LES FEMMES DE MES AMIS ou encore plus récemment HA HA HA, prix Un Certain Regard à Cannes en 2010).

deauville asia 2011 1 Un week end au Festival du film asiatique de Deauville 2011

La compétition de films est composée cette année de 10 longs métrages candidats aux Grand Prix et Prix du Jury, présidé par Amos Gitaï. Parmi les films les plus attendus, on relèvera notamment la présence du film coréen THE JOURNALS OF MUSAN, étoile d’or de la dixième édition du Festival international du film de Marrakech, mais aussi de deux films japonais : LA BALLADE DE L’IMPOSSIBLE de Tran Anh Hung, ainsi que le dernier Sono Sion, COLD FISH. Deux films hors compétition également très attendus : J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Ji-woon, et NIGHT FISHING, alias «Paranmanjang», le dernier film du réalisateur coréen Park Chan-wook (Grand Prix du Jury à Cannes 2004 pour le tonitruant OLD BOY). Particularité de ce moyen-métrage de 30 minutes ? Il a été entièrement tourné avec deux iPhone 4.

I SAW THE DEVIL & MASTER CLASS DE KIM Ji-WOON

Première projection du Festival : I SAW THE DEVIL de Kim Ji-woon, en sa présence. Connu pour s’être essayé tour à tour au film comique avec THE FOUL KING, au film d’horreur avec 2 SŒURS, mais aussi au Western ‘Kimchi’ avec LE BON, LA BRUTE ET LE CINGLE, puis au film noir avec le superbe A BITTERSWEET LIFE, le réalisateur paisible en surface, noir et bouillonnant à l’intérieur, nous a livré quelques secrets lors d’une master-class organisée par le Festival.

Si on le compare à ses collègues réalisateurs coréens (Park Chan Wook, Bong Joon Ho, Hang Sangsoo), on remarque qu’il s’agit d’un réalisateur très mystérieux et discret qui partage avec eux le même goût pour le polar et le film noir. Quand on demande à Kim Ji-Woon ce qui lui a donné envie d’être réalisateur, il répond : « J’ai toujours aimé voir les films mais je n’avais pas envie d’en faire mon métier. J’ai passé une dizaine d’années sans emplois et durant la huitième année, je me suis séparé de ma copine et été victime d’un important accident de voiture. Peut-être parce que je n’arrivais pas à vaincre la tristesse qui m’avait envahi à la suite de cette séparation, mais aussi à cause d’un besoin d’argent du fait de l’accident, j’ai alors écrit un scénario, finalement primé lors d’un concours. Aujourd’hui, le cinéma est aussi important que l’air que je respire, je n’imagine pas faire autre chose. Ce n’est donc pas une réflexion profonde qui m’a mené au cinéma mais un certain hasard ».

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Une des particularités du cinéma de Kim Jee Won résulte dans la qualité esthétique de chacun de ses plans. Celle-ci a sûrement pour origine une passion du réalisateur : la peinture. Il ajoute : « Quand j’étais petit, je dessinais très souvent des bandes dessinées. Je voulais même en faire mon métier mais en Corée du Sud, devenir peintre ou dessinateur est très mal perçu. Je me rappelle que mon père me déchirait mes dessins. J’essayais par la suite de recomposer toutes les images une par une dans l’ordre chronologique. C’est sûrement à ce moment là que j’ai développé le sens du montage… ».

Quand Kim Jee-Won réalise un film, sa référence primaire reste la photographie. C’est d’ailleurs le point de départ du film 2 SŒURS. « Je suis tombé sur un poster photographique KODAK où l’on voit deux très belles jeunes filles de dos, sûrement sœurs, qui se tiennent main dans la main dans une prairie. C’est une image fixe mais ce qui m’intéressait était ce qui pourrait arriver avant et après cette photo ». On peut se demander pourquoi à partir d’une si belle photo, le réalisateur a pu faire un film aussi sombre et triste : « Si ces deux filles sortent du cadre de l’image, qu’est ce qui pourrait leur advenir si elles devaient faire face à certains événements ? ».

L’origine du film A BITTERSWEET LIFE est quelque peu similaire, cette fois-ci à partir d’un tableau d’Edward Hopper, où l’on voit un homme de dos assis seul dans un restaurant (peinture ci-dessous). « J’ai ressenti dans ce tableau la solitude profonde de cet homme, j’ai alors commencé à explorer ce qu’il pouvait ressentir au fin fond de lui. Pour moi, A BITTERSWEET LIFE est presque un film sur le dos d’un homme. » Il dit par ailleurs s’être inspiré pour ce film de la noirceur des films de Jean-Pierre Melville et de la violence des KILL BILL de Quentin Tarantino.

hopper Un week end au Festival du film asiatique de Deauville 2011

L’humour dans ses films est tout de même présent, un humour noir dit ‘KIMCHI’, à la fois épicé, tenace et fermenté, particulièrement dans sa dernière œuvre I SAW THE DEVIL, avec un duo d’acteur emblématique au sommet, Lee Byung-hun, son acteur fétiche, déjà vu dans A BITTERSWEET LIFE, et Choi Min-Sik, aussi époustouflant que dans OLD BOY, qui livre une performance d’ordure inoubliable. De ses propres mots, le réalisateur se dit heureux de présenter son film cruel, violent et sanguinolent dans une ville telle que Deauville. Le film a en effet défrayé la chronique en Corée du Sud à cause des scènes de violences. Il a été jugé deux fois, bannis par les salles de cinéma et interdit au moins de 18 ans. Le film raconte l’histoire d’un homme qui a perdu l’amour de sa vie, assassiné par un tueur en série, et qui cherche vengeance. Ce thème, qui exprime selon lui un sentiment triste et désespéré, est très récurrent dans les films coréens. On peut citer naturellement le chef d’œuvre de Park Chan-Wook, OLD BOY. Il reproche aux autres films qui traite le thème de la vengeance de ne pas l’explorer jusqu’au bout. « Il arrive trop souvent que le personnage principal réalise la vanité de la vengeance et devienne alors gentil. Je voulais au contraire que l’âme de mon personnage ne soit pas sauvée dans son monde et qu’il devienne un monstre en chassant un autre monstre ». Ce sixième long métrage, à la fois sombre, violent, sadique mais d’une beauté incroyable, nous prend aux tripes, nous choque, sans que l’œil du spectateur et son attention en soient détournés une seule seconde des 141 minutes du film (oui oui, avec pour seul synopsis : Un agent secret recherche le serial killer qui a tué sa fiancée). Du grand art. Le réalisateur a ajouté avec humour juste avant la projection : « Je vous souhaite bon courage pour rester jusqu’à la fin ! ». Devant la violence, jamais gratuite, de certaines scènes, on aurait pu s’attendre à ce que des personnes quittent la salle mais au final, les 800 personnes de l’auditorium de Deauville sont restées clouées dans leur fauteuil. On assiste à un film efficace qui répond aux attentes du public avec des scènes d’actions ultra réalistes et un duo d’acteurs effrayamment bluffant. Le réalisateur signe là son meilleur film, avec des scènes déjà cultes, notamment celle du taxi, superbe. La projection s’est terminée avec plusieurs minutes d’applaudissement. Une chose à se demander à présent : à quand le prochain Kim Jee-Won ? 5/5

NIGHT FISHING de Park Chan-Wook et Park Chan-Kyong

Première projection du samedi, et pas des moindre, le nouveau court métrage du talentueux Park Chan-Wook, devenu une référence en matière de cinéma coréen, accompagné de son frère Park Chan-Kyong. Park Chan Wook qui a déjà réalisé des œuvres telles que OLD BOY, THIRST ou encore JOINT SECURITY AREA.

deauville asia 2011 night fishing Un week end au Festival du film asiatique de Deauville 2011

Les deux frères reviennent cette fois avec NIGHT FISHING, un moyen métrage de 33 minutes entièrement filmé avec deux iPhone 4, et qui a reçu cette année l’ours d’argent du meilleur court métrage à Berlin. Cela pourrait peut-être ressembler à un coup de pub pour la marque à la pomme (le film ayant été financé par le distributeur exclusif de l’iPhone en Corée), mais le rendu technique est saisissant. Sur le grand écran, on ne sent quasiment pas la différence avec une caméra numérique. La scène nocturne est particulièrement réussie, le flou donnant un certain réalisme à la scène. Le film démarre par un concerto d’un groupe de rock totalement barré, pour faire place à la partie de pêche d’un homme, seul, qui tourne vite au cauchemar et à l’horreur parfois burlesque (scène du filet de pêche à la fois dramatique et très drôle). Cet homme finit par découvrir au bout de son hameçon le corps agonisant d’une femme. Démarre à ce moment là un voyage dans le temps du personnage. La scène de pêche, très réussie, n’est tout de même pas assez exploitée, on en demande encore. La partie musicale du début et la cérémonie de fin prennent le dessus sur le concept même du court métrage. Au final, les frères Park signent là un film très (trop ?) expérimental, dont la partie de pêche nocturne mérite tout de même de s’y attarder. Park Chan-Wook ajoute : « Les nouvelles technologies sont souvent sources de merveilles et de fonctions utiles. Les essayer fait partie du jeu. C’était une expérience très différente de celle de tourner un film traditionnel, méticuleusement préparé. Mais même des scènes tournées simplement et de manière spontanée révélaient des surprises ». 3.5/5

COUP DE COEUR – COLD FISH de Sono Sion

Après la Mostra de Venise 2010, le nouveau film de Sono Sion fut projeté en compétition au Festival du film Asiatique de Deauville. Adaptation du crime le plus terrible et le plus sanglant de l’histoire du Japon, Sono Sion se penche sur une série de meurtres d’une grande brutalité (le nombre exact n’est pas connu avec certitude, on parle de 50 à 100 victimes…). On suit donc les mésaventures de Shamoto, propriétaire d’une petite boutique de poissons tropicaux. Il s’est remarié et sa deuxième femme ne s’entend guère avec sa fille, Mitsuko. Un jour, cette dernière va trouver en la personne de Monsieur Murata, non seulement un sauveur, mais aussi un homme exerçant le même métier que son père, mais à grande échelle. Il poussera sa bonté jusqu’à lui offrir un travail dans son magasin. Mais si M. Murata s’intéresse tant à Mitsuko et sa famille, c’est pour mieux les embarquer dans un voyage au bout de l’horreur…

deauville asia 2011 cold fish Un week end au Festival du film asiatique de Deauville 2011

Après le très réussi (et long !) LOVE EXPOSURE, le réalisateur signe un film encore plus exigeant et personnel qui ose littéralement « fracasser » les règles et codes de bonne conduite en se dirigeant vers l’immoralité, le gore profond et la folie pure.
Le thème de la famille domine ce film très édulcoré, de part la jeunesse désorientée ou encore et surtout le rôle du père, interprété par Fukikoshi Mitsuru. Regarder ce film sans connaître ni le thème, ni le fait divers qu’il concerne peut remuer les esprits. Son évolution inattendue fait finalement tout l’intérêt du film. On assiste au début à des scènes de bonheur, de rires. On pourrait croire que tout va bien se passer par la suite. Le film prend brusquement une tournure érotico-gore des plus surprenante pour finir en apothéose à la limite du burlesque, ou comment un homme peut passer de l’humiliation et la soumission à une espèce de folie féroce et malsaine. Avec du recul et sans dévoiler la fin, il est à la fois amusant et effrayant d’observer le changement physique et psychologique du personnage entre le début et la fin du film.
[learn_more caption="Spoiler"]On retrouve finalement certains points communs avec le film coréen de Kim Jee-Won : I SAW THE DEVIL. En dehors de l’esthétique très soignée dans les deux longs métrages, on assiste à la descente aux enfers d’un homme ordinaire et sain d’esprit à l’état de monstre psychopathe et sanguinolent.[/learn_more]
Ce nouveau film de Sono Sion est donc un bonbon très acidulé dont le goût reste longtemps en bouche… 4.5/5

THE BUDDHA MOUNTAIN de Li YU

Un autre coup de cœur dans la compétition est le film chinois : THE BUDDHA MOUNTAIN de Li YU, également en compétition cette année au Festival international du film de Tokyo. Trois amis, Ding bo, Nan feng et Fatso, ont terminé leur dernière année de lycée. Malgré la pression parentale, ils préfèrent arrêter leurs études et refusent de s’inscrire aux examens d’entrée à l’université. Impatients de voler de leurs propres ailes et de trouver du travail, ils se rendent dans la ville de Chengdu où ils louent plusieurs chambres dans la maison d’une ancienne chanteuse de l’opéra de pékin…
Un film sur l’amitié et le deuil très réussi, avec des acteurs très attachants et troublants de sincérité. Un beau voyage spirituel de trois adolescents dont la rencontre avec cette chanteuse d’Opéra va les mener à remettre en question leurs propres existences. 4.5/5

deauville asia 2011 buddha mountain Un week end au Festival du film asiatique de Deauville 2011

UDAAN de Vikramaditya Motwane

On peut citer dans la compétition le film indien UDAAN, un feel-good movie qui retrace le parcours de Rohan qui, après avoir passé huit ans dans un pensionnat, revient dans la petite ville industrielle de Jamshedpur. Il se retrouve à l’étroit entre un père autoritaire et un jeune demi-frère, dont il ne connaissait pas l’existence. Contraint à travailler dans l’usine sidérurgique de son père ainsi qu’à poursuivre des études d’ingénieur, il tente malgré tout de forger sa propre vie en réalisant son rêve : devenir écrivain. Une très belle mise en scène et une histoire émouvante sur un fond d’espoir mais on regrettera que les personnages soient trop prévisibles et ne subissent aucune évolution durant le film. Un très bon moment mais cette fois, le goût du bonbon s’en va quelques heures après la projection… Dommage. 3.5/5

THE JOURNALS OF MUSAN de Park Jungbum

Un troisième film très attendu : THE JOURNALS OF MUSAN de Park Jungbum. Déjà remarqué à Pusan, Rotterdam et Marrakech, ce premier film raconte l’histoire de Jeon Seungchul qui, handicapé par le numéro de sa carte d’identité qui révèle son origine nord-coréenne, peine à trouver du travail et à créer des liens avec les personnes qu’il croise à l’église. Bien qu’il ne soit ni un ancien repris de justice, ni un travailleur immigré, il subit de nombreuses discriminations. A l’image du chien errant qu’il a recueilli, Jeon Seungchul est un marginal au sein de la société capitaliste sud-coréenne. Ce sujet sensible de confrontation et d’acceptation Corée du Sud/Corée du Nord a déjà été traité, notamment dans le magnifique JOINT SECURITY AREA de Park Chan-Wook. L’acteur-réalisateur s’accapare ici très bien le rôle de réfugié totalement perdu et rejeté par la société, mais ne parvient pas à maintenir le rythme si bien que le sujet même du film s’éloigne et devient presque secondaire. 3/5

Une belle réussite pour cette treizième édition du Festival du film asiatique de Deauville. Une sélection de film de qualité, une master-class avec Kim Jee-Won très prenante, bien que trop courte, et une ambiance générale très agréable. Les gens ne viennent pas pour voir des stars et des paillettes mais bel et bien pour voir des Films.

[learn_more caption="Palmares" state="open"] Le Jury pour la compétition, présidé par Amos Gitaï, entouré de Jacques Fieschi, Mia Hansen-Love, Reda Kateb, Pavel Lounguine, Noémie Lvovsky, Catherine Mouchet, Anne Parillaud et Marc Weitzmann a décerné les prix suivants:

- LOTUS DU MEILLEUR FILM – Grand Prix : ETERNITY de Sivaroj Kongsakul (Thaïlande)

- LOTUS DU JURY – Prix du Jury ex aequo : SKETCHES OF KAITAN CITY de Kazuyochi Kumakiri (Japon) & THE JOURNALS OF MUSAN de Park Jungbum (Corée du Sud)

- Le jury composé de journalistes internationaux a décerné le prix du LOTUS AIR FRANCE – Prix de la Critique Internationale : COLD FISH de Sion Sono (Japon) [/learn_more]