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[Critique] Bas-fonds (2010)

 
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Bottom Line

Très discrètement, un monstre s’ extirpe de la torpeur des sorties souvent banales de fin d’année. Bas-fonds, réalisé par la talentueuse Isild Le Besco, est un objet filmique mal identifié, réveillant brutalement les cinéphiles les plus blasés. D’ abord, il s’agit d’ un film formellement étrange puisqu’il ne dure qu’une heure et dix minutes (alors que la tendance serait [...]

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Posté le 1 février 2011 par

 
Critique
 
 

Très discrètement, un monstre s’ extirpe de la torpeur des sorties souvent banales de fin d’année. Bas-fonds, réalisé par la talentueuse Isild Le Besco, est un objet filmique mal identifié, réveillant brutalement les cinéphiles les plus blasés. D’ abord, il s’agit d’ un film formellement étrange puisqu’il ne dure qu’une heure et dix minutes (alors que la tendance serait plutôt à l’allongement), et surtout parce que sa stratégie de distribution est un parti pris : une seule salle à Paris (le MK2 Hautefeuille) mais pendant six mois.

Trois filles partagent un appartement immonde, ainsi qu’ un goût prononcé pour l’alcool, la déglingue, le sexe, et les raviolis en boîte. Pour survivre, les rôles ont été définis : la plus jolie travaille comme technicienne de surface, pendant que la petite sœur ne fait rien et que la grande sœur fait régner l’ordre et la terreur. Toutes sont en proie à s’oublier au sein d’un vide existentiel bien senti devenu leur équilibre, jusqu’au drame qui fera basculer leurs vies. Le minimalisme de leur mode de vie, se réduisant à la satisfaction des besoins élémentaires, se traduit par l’absence presque totale d’objets dans l’appartement, et l’apparente simplicité de leurs rapports dominant-dominés. De temps en temps, jaillissent des scènes révélant un désespoir sans fond, comme lorsque la petite sœur, Marie-Stéph, réécrit obstinément sur le mur des toilettes – comme sur ceux d’une prison : “J’aime pas ma gueule”.

bas fonds 1 [Critique] Bas fonds (2010)

La réalisation haletante, dérangeante, oscille entre l’expérimental, le documentaire anthropologique et le film trash amateur. Le moins qu’on puisse dire, c’ est qu’Isild Le Besco ose. Elle ose déplaire, brutaliser, aller dans le sens contraire des convenances. Le fait-divers dont le récit est inspiré apporte au film une caution réaliste et crue, sans laquelle tant de dureté aurait été vaine. La seconde partie du film, d’une précision documentaire, montre d’un point de vue neuf les rouages des procédures pénitentiaires. On retient évidemment un propos acerbe mais nuancé et intelligent sur la marginalité, comme un reflet bord-cadre, implacable de notre société.

Mais à côté de ce constat, l’auteur propose un discours religieux sur la rédemption. L’affiche seule du film suffit pour s’en convaincre, où les trois protagonistes singent la trinité divine, avec Mélanie (la grande sœur) en figure christique et protectrice, le revolver brandi vers le ciel. C’est cette dimension-là qui conduit le film à être plus qu’un pur essai de cinéma réalisé par une jeune ambitieuse, c’est ce contraste saisissant, profond et puissant entre une histoire de déchéance, et la narration fortement inspirée de religiosité. Comme si le récit voulait s’élever au rang de parabole, la narration est entrecoupée de moments mystiques où une voix off – douce et sensuelle, lisant un texte poétique sur l’essence des choses – illustre des plans abstraits de nature en mouvement, un ruisseau, des cimes d’arbres dans le vent.

bas fonds 2 [Critique] Bas fonds (2010)

Après cela, à chacun d’y voir ce qu’il croit être le film. Soit ces pauses oniriques nous permettent de digérer la dureté du récit (rappelant réflexions silencieuses des films de Kim Ki-duk) fabriquant au fur et à mesure un rendez-vous apaisant; soit cette histoire est le support d’une prière, ironique ou pas. Les phrases récitées comme : “Il est mon berger, je ne manque de rien” ou : “Il me conduit par le juste chemin pour l’honneur de son nom” mettent alors en confrontation extrême un discours d’espérance religieuse et une situation désespérée. Que penser de chacun de ces personnages que l’on aurait d’abord condamnés? Isild Le Besco fait-elle de nous les jurés a posteriori de ce fait-divers, ou nous raconte-t-elle une fable sur la réconciliation et la force de l’âme croyante ?

Bas-fonds est un film marécageux et lumineux à la fois qui, sans se définir vraiment par rapport à un quelconque héritage, pourrait bien se situer entre Sans Toit ni loi d’Agnès Varda et 10e chambre, instants d’ audience de Depardon. Tout dépend d’où on le regarde.

Intriguant et fascinant par-dessus tout, Bas-fonds a le pouvoir de nous mettre suffisamment mal à l’aise pour que l’on s’en souvienne. Le scénario est soutenu par des actrices incroyables, toujours justes, même dans la folie. Il nous laisse cependant face à tant d’incertitudes et le désir d’en savoir plus long sur l’étrange crudité du travail Isild Le Besco.


Cécile Zanotti

 
Rédactrice d'articles pour Filmosphere depuis décembre 2010. Revoir des classiques, découvrir de nouveaux cinéastes, partager mon étonnement ou mon intérêt pour une œuvre, voilà ce qui nourrit ma passion pour le cinéma, n'excluant aucun films, surtout pas les moins connus.


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