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[Critique] Pique-nique à Hanging Rock (1975)

 
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Bottom Line

Les Chemins de la liberté, treizième film en plus de 35 ans de carrière, de Peter Weir sortant fin janvier (et chroniqué ici-même dans quelques jours) c’est l’occasion rêvée de jeter un coup d’oeil en arrière sur les débuts d’une oeuvre passionnante et pourtant souvent oubliée. Peter Weir a beau être cité surtout pour Le [...]

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Posté le 2011/01/06 par

 
Critique
 
 

Les Chemins de la liberté, treizième film en plus de 35 ans de carrière, de Peter Weir sortant fin janvier (et chroniqué ici-même dans quelques jours) c’est l’occasion rêvée de jeter un coup d’oeil en arrière sur les débuts d’une oeuvre passionnante et pourtant souvent oubliée. Peter Weir a beau être cité surtout pour Le Cercle des poètes disparus, film-symbole et générationnel, c’est ailleurs que se situe l’essence de son cinéma. En 1975, après avoir crée la surprise tout en passant inaperçu avec Les Voitures qui ont mangé Paris, comédie noire bizarre et pur film de genre parfois à la lisière du Z, il livre déjà un premier chef d’oeuvre avec Pique-nique à Hanging Rock. Adaptation du roman éponyme de Joan Lindsay autour duquel planera à jamais le mystère de savoir s’il se base ou non sur une éventuelle histoire vraie, Pique-nique à Hanging Rock puise justement sa force du mystère et de son anti-conformisme aussi bien formel que narratif. Le film, comme le roman, déstabilise le spectateur trop habitué aux récits classiques, aux enquêtes toujours résolues et à la classification des films par genre. Peter Weir mêlait ici réalité et fantastique sans jamais donner les clefs de la résolution. Pique-nique à Hanging Rock est-il une histoire classique de kidnapping? Une sordide histoire de viol? Un rêve ou un cauchemar? On ne le saura jamais. Et c’est précisément ce qui en fait un chef d’oeuvre, au-delà de ses qualités graphiques évidentes.

pique nique a hanging rock 1 [Critique] Pique nique à Hanging Rock (1975)

Il suffit de quelques minutes, un carton d’introduction et une poignée de séquences dans ce pensionnat pour filles dans le plus pur style colonial anglais en plein milieu du bush australien, pour créer son univers inédit. Rapidement se dessine la figure tyrannique de Mrs. Appleyard, rigidité absolue d’une vision historique de l’aristocratie britannique qui s’oppose aux flâneries des nymphettes logeant dans son antre. Comme dans un paradis sur terre elles passent leur temps à se brosser les cheveux, à nouer leurs corsets, à lire des poèmes. Sauf qu’il y a Miranda. Elle est la plus belle, la favorite, elle est cadrée et montrée au spectateur comme un idéal, une figure angélique (un “ange de Botticelli”). Et si elle aussi lit des poèmes, c’est Edgar Allan Poe qu’elle cite, comme un avertissement. Quand elle dit partir bientôt, parle-t-elle seulement de l’établissement ou d’un voyage plus tragique? On ne le saura pas mais des pistes d’interprétation sont ouvertes : n’est-ce pas elle qui coupe le gâteau de la Saint valentin en forme de coeur avec une hache? Ce cygne serait-il en fait un oiseau de mauvais augure?…

Mais Miranda n’est pas le seul élément étrange. Il y a ce rocher, le Hanging Rock du titre, un personnage à part entière. Alors que Mrs. Appleyard représente la froideur et la rigidité d’une éducation à l’anglaise, le rocher devient son reflet dans une sorte de miroir (sur)naturel. Il symbolise autant l’interdit que le désir, l’abandon absolue au plaisir. Les montres s’y arrêtent, les filles s’y perdent, l’une d’elle y a perdu son corset, Mrs. McCraw (indomptable et en lutte avec la directrice) y a été aperçue en petite tenue… Pique-nique à Hanging Rock est un film qui brouille les pistes. Le mystère y plane en permanence mais laisse parfois apercevoir une forte dose d’érotisme interdit. Peter Weir donne des clés au spectateur puis les reprend aussitôt, créant avec lui un jeu aussi ludique que malsain, mais provoquant avant toute chose une forte sensation de malaise. Chaque spectateur y voit ce qu’il veut y voir ou ce qu’il est prêt à accepter. On peut très bien y trouver une puissante métaphore d’un passage à l’âge adulte pour ces jeunes filles en fleur, ou totalement autre chose. Pique-nique à Hanging Rock est aux antipodes de toute production formatée et à sens unique, le film ouvre d’innombrables pistes de réflexion sans jamais les refermer.

pique nique a hanging rock 2 [Critique] Pique nique à Hanging Rock (1975)

Mais qu’aurait donné ce récit qui joue avec les codes du mystère à la frontière d’un fantastique féerique dans d’autres mains moins habiles? Sans doute pas grand chose car Peter Weir transcende son histoire, sublime ses actrices au jeu ambigu, par la mise en scène et par la musique. Cette dernière joue sur des sonorités étranges et parvient à faire naître un malaise réel par elle seule. Mais c’est bien grâce à l’image que Pique-nique à Hanging Rock marque autant. Peter Weir, appuyé par son directeur de la photographie Russel Boyd (et le talentueux John Seale à la caméra), parvient à créer une ambiance unique. Il fait s’étirer les plans, installe un climat presque contemplatif et aboutit sur une image éthérée grâce à une astuce à priori toute bête : poser un voile de mariée sur l’objectif. Le résultat est saisissant, appuyant un peu plus le côté rêverie de l’ensemble, et continue aujourd’hui d’inspirer une pléiade de réalisateurs adepte de la mise en scène aérienne et des ambiances cotonneuses.

Rêveur, cauchemardesque, mystérieux, aérien… tant d’adjectifs pourraient définir ce merveilleux film qu’est Pique-nique à Hanging Rock. Peter Weir, alors presque débutant, y démolissait les codes établis des récits de ce genre, portant son attention sur le mystères de façon extrême. On en ressort encore aujourd’hui complètement perturbé, perdu, ne sachant que penser. L’érotisme et la symbolique qui hantent le film sont d’une puissance évocatrice rare et peu d’artistes ont su jouer de façon aussi habile avec la présence du fantastique sans s’y perdre mais sans le refuser non plus. Un chef d’oeuvre intemporel.


Nicolas Gilli

 
A créé Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro, les frères Coen et Tsui Hark.


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