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[Critique] Poetry (2010)

 
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Bottom Line

3 ans après le merveilleux et bouleversant Secret Sunshine qui aura valu à son actrice principale Jeon Do-yeon un prix d’interprétation amplement mérité (et qui, hasard de la sélection, se retrouvait cette année à Cannes pour the Housemaid d’Im Sang-soo), Lee Chang-dong, un des plus intéressants réalisateurs coréens revenait sur la Croisette avec sa nouvelle [...]

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Posté le 7 juillet 2010 par

 
Critique
 
 

3 ans après le merveilleux et bouleversant Secret Sunshine qui aura valu à son actrice principale Jeon Do-yeon un prix d’interprétation amplement mérité (et qui, hasard de la sélection, se retrouvait cette année à Cannes pour the Housemaid d’Im Sang-soo), Lee Chang-dong, un des plus intéressants réalisateurs coréens revenait sur la Croisette avec sa nouvelle merveille pleine de promesses et au titre aussi mystérieux qu’osé, Poetry. Une histoire de femme d’âge mûr, encore une serait on tenté de dire (après Lola et Mother il y a peu), mais pourtant derrière les apparences bien trompeuses c’est une petite révolution à l’écran car le réalisateur ne se contente plus du seul drame aussi poignant soit-il mais y ajoute une beauté incroyable. Le film met ainsi en place une dualité permanente avec d’un côté la pureté et la beauté liées à la poésie et de l’autre le sordide et malsain de la réalité crade. De ce fait, si à l’image l’évolution du réalisateur n’est pas évidente à cerner, il s’éloigne pourtant énormément de ses précédents travaux (dont les superbes Peppermint Candy et Oasis) en abordant des sujets graves ou très noirs de façon très subtile mais toujours assez âpre malgré une certaine beauté du récit central. C’est un portrait de femme déchirant, un être rempli d’amour qui se découvre une âme de poète au moment où ses mots commencent à lui échapper, et c’est peut-être le film le plus abouti de Lee Chang-dong, l’oeuvre d’un grand réalisateur.

poetry 1 [Critique] Poetry (2010)

Lee Chang-dong nous parle toujours de gens simples et le film ne fait pas d’exception. On suit le chemin de croix de cette femme débordant d’amour et de bonté et qui vit de plus en plus dans une sphère protectrice à distance du monde. Avec l’âge, l’expérience et la maladie (on lui diagnostique Alzheimer), Mija semble bien loin de la cruauté du monde et de la barbarie quotidienne. Et en même temps qu’elle prend des cours de poésie, paradoxe incroyable envers cet art de l’impalpable, elle doit s’occuper comme une esclave de son petit-fils, un être méprisable et irrespectueux qui se rapproche plus du mollusque que de l’adolescent. C’est à cause de ce dernier que les évènements vont s’enchainer. Il a participé à un viol collectif et la jeune fille s’est suicidée. Mija, qui est à la recherche de la beauté dans chaque chose pour écrire son poème, se retrouve victime de cet acte nauséabond à son insu. Et dès lors, malgré ses efforts, elle n’a d’autre choix que d’ouvrir les yeux et voir le monde tel qu’il est vraiment: sale, violent et cruel, on ne cesse de le lui répéter.

À grands coups d’ellipses délicates et de non dits salvateurs, Lee Chang-dong déroule son récit tragique d’une beauté à couper le souffle sur près de 2h20 qui semblent filer à toute allure. Il ne fait aucun doute qu’il n’a pas volé son prix du scénario à Cannes, où il aurait même pu prétendre à récompense plus prestigieuse, tant tout est écrit finement et surtout intelligemment. Intelligemment car le réalisateur ne prend pas le spectateur pour un enfant ou pour un imbécile, il préfère laisser des zones d’ombres qu’on comblera chacun à notre guise selon notre implication dans le récit, notre moralité ou notre désir d’apporter une explication concrète à ce qu’il se passe à l’écran. Et cela va jusqu’à une scène finale troublante, laissant libre cours à notre interprétation, et ce même si subsistent de façon éparse des indices évidents. S’il nous touche profondément par le drame, d’une cruauté extrême avouons le, le réalisateur n’en oublie pas de poser son regard critique sur la société coréenne contemporaine. Ainsi, et de façon toujours subtile, pointant du doigt les tenues trop “chics” d’une femme de ménage ou la démission d’une mère choisissant sa carrière plutôt que l’éducation de son fils, il livre un portrait affligeant de cette société corrompue jusque dans ses valeurs morales.

poetry 2 [Critique] Poetry (2010)

Lee Chang-dong filme de la poésie, pari ambitieux qu’il réussit à merveille. Poursuivant sa recherche d’épure totale, il trouve là un sujet formidable pour ses expérimentations. Aucun artifice de mise en scène ne vient parasiter son travail, il nous livre un sommet de réalisme poétique, trouvant de la beauté n’importe où. Plus fort, il réussit cet exercice périlleux de faire un film dénué de toute bande son, simplement rythmé par la nature et les déambulations de Mija, très fort! L’ensemble se vit suivant un rythme lancinant, idéal pour le sujet, et se voit ponctué de scènes d’une rare beauté. Ainsi on n’est pas prêt d’oublier cette scène de sexe entre deux personnes proches de la fin filmée avec tendresse et pudeur mais si dérangeante, ou encore Mija s’extasiant devant des abricots, oubliant pourquoi elle venait rencontrer cette femme, et bien sur cette partie de badminton où le petit-fils de Mija est remplacé grâce à la magie du montage par un policier. Lee Chang-dong trouve la beauté dans la simplicité et ça fonctionne du début à la fin.

Mais pour donner corps à ce portrait de femme, pour donner vie à toute cette poésie, il fallait l’actrice capable de miracles. Et c’est en sortant la mythique Yoon Jung-hee (légende vivante du cinéma coréen avec 330 films au compteur) d’une retraite bien méritée de 16 ans, que Lee Chang-dong frappe très fort. Elle est tout simplement superbe! Distinguée, extravertie, tendre, elle incarne une Mija bouleversante d’humanité, cherchant à faire le bien autour d’elle et à tout prix. Sans surprise elle porte le film sur ses épaules, sans tabou et avec tendresse, avec ses yeux pétillants de vie et ses tenues fleuries. Elle représente à elle seule la beauté de la vie confrontée à la cruauté de l’humanité, et chacun interprètera ses choix à sa façon mais elle nous donne une leçon de courage et d’humilité. N’ayons pas peur des mots, Poetry est un chef d’oeuvre, un des plus beaux films vus cette années au cinéma, mais aussi un film sur une toile de fond sordide qui nous hante longtemps. Pas aussi bouleversant que son film précédent mais beaucoup plus subtil.


Nicolas Gilli

 
A créé Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro, les frères Coen et Tsui Hark.


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