
Un film de Brillante Mendoza
Dans cette éternelle niche qu’est le cinéma asiatique, à chaque époque la France (et l’occident en général) se trouve un « auteur » chouchou pour la critique et les festivals, qui se voit porté au pinacle aussi rapidement qu’il tombe dans l’oubli. Les années 90 ont vu l’émergence de Takeshi Kitano, le début des années 2000 était synonyme de Kim Ki-duk, et tous deux continuent aujourd’hui de sortir des films dans une presque indifférence qui fait froid dans le dos après tant d’éloges. Le petit nouveau s’appelle Brillante Mendoza et en ce moment c’est la star des festivals, profitons-en avant qu’on l’oublie lui aussi! Mendoza c’est le symbole d’un nouveau cinéma philippin en pleine émergence, c’est une nouvelle façon de faire du cinéma vérité à l’arraché, ce sont des sujets sociaux et violents, des portraits du quotidien de ces gens avec un regard engagé et intelligent. Ce sont 9 films en 5 ans et à chaque fois dans des genres différents mais toujours aussi puissants dans l’émotion qu’ils dégagent, quelque chose d’authentique qui impressionne et ouvre la réflexion. Serbis a été présenté à Cannes en compétition, il en est reparti bredouille et n’a même pas crée le buzz avec ses scènes de sexe très crues (il semble le loin le temps ou Vincent Gallo avait fait scandale avec cette fellation en gros plan alors que c’était en 2003). La Croisette devient difficile à émouvoir mais pourtant Serbis, qui traine tout de même une réputation de film assez glauque, est un petit bijou de cinéma. Tourné en quelques jours, il dévoile pourtant un talent immense dans la mise en scène tant l’ensemble est solide et maitrisé. Bien loin d’une simple succession d’images crues, c’est un film majeur.

Là où Mendoza est très fort, c’est qu’il réussit à s’éloigner du cinéma-vérité « traditionnel » qui ne porte finalement que peu d’intérêt à l’aspect graphique. Lui au contraire y apporte un soin tout particulier en faisant de vraies belles images de cinéma, bien cadrées et surtout bénéficiant d’une très belle photographie. Loin d’une pure et simple provocation, Brillante Mendoza monte un récit déstructuré car ne possédant pas de véritable trame mais enchaine plutôt les tranches de vie au sein du Family, un établissement qui sert à la fois de petit restaurant et de cinéma porno. Symbole microscopique d’une société philippine vivant à Manille, on y suit des instantanés de vie d’une famille justement, celle qui gère l’établissement. Et ces moments de complicité avec ces personnages sont presque déstabilisants, car on y croit comme s’il s’agissait d’un documentaire tellement ces acteurs sont naturels. Mais surtout Mendoza nous immerge littéralement dans ce quotidien, dans ce qu’il a de plus banal mais pourtant de si important.
Un gosse sur son vélo qui nous rappelle un certain Danny dans Shining et qui traverse les rangées de jeunes prêts à rendre « service » en l’échange d’un peu d’argent (par service entendre gâterie), qui mate aussi bien l’écran qui diffuse des films pour adultes dans une salle qui transpire le sexe que sa grande sœur à poil devant son miroir, un des neveux qui baise sa copine enceinte, l’autre qui se fait sucer par un transsexuel dans la salle de projection pendant que la grand-mère part au tribunal pour attaquer son mari adultère et que la mère balance des regards qui puent l’inceste… dit comme ça, en effet ça parait très glauque mais à l’image pas du tout. Le réalisateur trouve le ton juste entre réalisme et voyeurisme, entre gravité et humour, et cet étrange portrait de famille ne tombe jamais dans la déviance facile ou l’image choc. Alors oui on y voit du sexe plein cadre, mais c’est pour une raison bien simple, Mendoza parle de la vie naturellement, dans ce qu’elle a de beau comme dans ce qu’elle a de crade. Et ça se ressent du début à la fin, en l’espace d’une heure et demie Brillante Mendoza filme la sueur, le sperme, le pus, les larmes et la puanteur, et il touche là à l’essentiel.

Derrière une imagerie qui aurait suffi à certains pour en faire un film, il réussit à susciter la vraie émotion, le rire comme les pleurs ou l’angoisse. Il y a comme un parfum de sincérité et de vérité qui valent tous les artifices du monde, y compris dans ces chiottes qui débordent d’excréments et de capotes usagées. Le film n’est jamais lourd, jamais plombé par une morale quelconque et sans intérêt, il nous laisse simplement là, à vivre avec ces gens pendant quelques temps, on pourra y réfléchir plus tard. C’est assez fascinant cette facilité avec laquelle le réalisateur parvient à créer quelque chose de beau, parfois même sublime, à partir d’images pourtant dégueulasses! Simplement par sa mise en scène et ses superbes plans séquences, par les couleurs et la lumière qu’il trouve, c’est tout simplement beau.
Vraiment on est loin d’un simple étalage de scènes de sexe gratuite ou de glauque malsain, Serbis est un film superbe de par sa simplicité et sa légèreté, mais aussi par son propos qu’on aperçoit en filigrane. En effet comment ne pas voir dans cette famille le symbole d’une société à la limite de l’implosion? Mensonges, aucun sens des responsabilités, vice, corruption (ils s’en foutent de savoir si la grand-mère a été trompée, ils veulent juste récupérer de l’argent!). Il y a bien une morale dans Serbis, elle par contre est ultra pessimiste et sale et elle justifierait toute cette fureur sonore de la première partie du film. Brillante Mendoza signe là une œuvre follement originale, bien plus charnelle qu’intellectuelle, mais loin d’être vide de sens, une sorte de plongée dans un enfer paradisiaque qui ne se refuse pas.


Réalisé par:



En fait je crois que c’est plutôt une lassitude de la critique… ils ont été encensés pour un certain style et l’ont gardé. Moi c’est ce que j’aime donc ça me dérange pas, je trouve pas qu’un réalisateur avec une vraie signature tourne en rond (même si c’est vrai que l’arc est décevant).
C’est vraiment des modes, et c’est ça qui fait que ce cinéma de percera jamais vraiment… c’est un peu pessimiste comme regard mais bon.
Rien à redire là-dessus, tu résumés aisément mon point de vue sur Serbis.
Après je reviens sur un Takeshi Kitano et Kim Ki-duk, je suis carrément d’accord avec toi sur leur traitement. Pourtant, c’est un peu de leur faute à tout les deux. En effet, s’il y a des espoirs fondés, confirmés. Ces deux cinéastes n’ont pas forcément su s’imposer.
J’entends par là que le passage aux années 2000 de T. Kitano furent difficile et que ces films n’ont pas remportés le même engouement qu’un Kids Return ou un Hana-Bi. Même si ce type n’a plus rien à prouver à mes yeux.
Kim Ki-duk aussi c’est plutôt affaiblit avec ses projets qui s’enchainaient (peut-être trop vite). Depuis L’Arc… bof bof. Time, pas terrible. Souffle ça allait mieux. Par contre, je n’arrive toujours pas à me visionner Dream. J’ai un sentiment d’overdose avec cet auteur pourtant c’est avec lui que j’ai été amené à m’intéresser au cinéma sud-coréen.
J’espère seulement ne pas connaître la même chose avec Brillante Mendoza que j’affectionne tout particulièrement.